Quand le bâtiment va

Construire, livrer un ouvrage toutes fonctions et techniques réunies, tous métiers confondus, c’est à cela qu’on résume trop souvent le rôle d’une entreprise du bâtiment ; et on oublie sa dimension humaine.

Par Claude Mazhoud

 

Bruno Monti a été sacré entrepreneur de l’année dans le domaine de l’intégration et de l’insertion. Cette reconnaissance, très enviée, se concrétise par la visite du ministre du Travail à qui, sans contraintes protocolaires, Bruno présente son équipe en pleine activité.

 

Des caractères bien trempés

« Monsieur le ministre, je vais essayer de me faire entendre malgré la cacophonie qui règne sur le chantier. C’est très éclectique, du Claude François Si j’avais un marteau, du Bobby Lapointe et surtout le Te Deum de Marc-Antoine Charpentier qui m’émeut au possible, je ne suis pas de bois. La musique est couverte par le sifflement de la varlope de Roger, dit Rabot Cop, noyé dans ses copeaux. Le grincement strident d’une vrille accentue encore le tohu-bohu quand notre écossais Saint-John perce. Tout là-haut, vous avez remarqué Clément, mon hussard sur le toit, qui aurait tendance à tirer la couverture à lui, ce qui est très périlleux avec l’ardoise d’Angers. Une anecdote, il a connu sa femme au jardin des Tuileries. Un peu plus bas, entre poutres et madriers, on trouve nos charpentiers, Charles le lyonnais et Wonda. La grâce et la légèreté de la jolie polonaise sont dues à la danse. Charles est “ marteau ” de cet ancien petit rat de l’opéra de Gdansk qui fait des pointes, la jalousie le tenaille. Le charpentier est le syndicaliste du groupe, seul Clément lui résiste, alors il use de tout son arsenal pour que Clément adhère. Capable de distribuer des tracts aux pelles, Charles martèle son slogan “On ne travaille pas pour des clous.” Près d’eux, vous découvrez Youssa, teint cuivré, santé de fer, du plomb dans la tête, un travail nickel, mon Éthiopien est surnommé Haïlé Sélassié mais sa spécialité c’est le zinc.

Ambiance assurée, je vous présente mes maçons-plâtriers, Pablo, fils de Grenade, devenu roi du mortier. Attention, il dégoupille facilement, ainsi les coups de truelles et de taloches échangés avec Mustapha. Ce natif du Bosphore rêve d’offrir un collier en or à son épouse, il ne raisonne pas en brique mais Ankara et remue l’argent à la pelle.

Tenez, voilà un de mes hommes clé, Paul le serrurier, une grosse expérience, il a installé des judas dans des monastères, posé des verrous dans le milieu carcéral. C’est un passionné qui erre comme une âme en pêne les jours de repos. »

 

On cimente les amitiés 

« Mes as du pinceau sont à l’œuvre, Jordi, catalan bon teint se voulait Miro, il l’est un peu quand même, il est… myope. Avec lui Karl Richter, un Bavarois, la crème des hommes et Manuel le Lusitanien. Jordi et Manuel ne pouvaient pas se voir en peinture, ils se sont réconciliés, mais avec eux les Ibères sont souvent rudes. Manuel est le dernier accidenté du travail, tombé de l’échelle de Richter, il a perdu deux doigts… de Porto tout de même, Richter en était tout secoué. Depuis, du couvreur au carreleur, on se tient à carreau. Voici notre parqueteur, Django, pur Manouche, déjà pied au plancher ! Il s’est assagi après ses ennuis avec le Parquet, plusieurs plinthes et des peines planchers.

Je termine avec Louis, notre doyen, électricien et franc-maçon, chez lui l’âge n’a pas de prise. Un père dans la Résistance, c’est un ohm de confiance, vous le voyez ampère peinard mais il peut à tout moment péter un câble. Je rappelle alors à l’équipe ce proverbe bantou “ Quiconque taquine un nid de guêpes doit savoir courir.” Mais nul n’a envie d’essuyer les plâtres.

Monsieur le ministre, à ceux qui taxent mon entreprise de Tour de Babel, je réponds invariablement qu’ici, on cimente les amitiés, qu’ici, on a abattu la barrière des langues, qu’ici, on partage pain et parpaing, on ravale les rancœurs et dans l’adversité on resserre les boulons.

Je suis très fier, moi le petit Rital, parti de Crépy-en-Valois pour un premier crépi en Artois.

J’ai fait mienne une formule de 1850, elle est de Martin Nadaud, député-maçon creusois : “Quand le bâtiment va, tout va.” »