Territoires à explorer

Nadège Agullo et Sébastien Wespiser entourent l'auteur croate jurica Pavicic (photo de Jean-Louis Deysson)

Pour les auteurs de romans noirs originaires des pays de l'Europe de l'Est, la maison d'Éditions Agullo installée à Villenave d'Ornon ouvre les frontières.

 

Par Jean-Louis Deysson

 

Elle a beaucoup voyagé et beaucoup lu avant de se poser après dix années passées à Londres comme responsable des droits étrangers dans le monde de l'édition. Nadège Agullo a parcouru toute l'Europe, avant de se familiariser avec la littérature des pays de l'Est. En 2016, elle fonde Agullo Éditions¹, s'adjoignant les compétences d'un ancien libraire, d'une éditrice de littérature étrangère et d'un graphiste. Elle publie des auteurs, en particulier de Roumanie, Pologne, Croatie, etc. « Nous éditons entre huit et douze ouvrages par an pour trois collections : Agullo Noir, Fiction et Courts (recueils de nouvelles). Si notre entreprise porte mon patronyme c’est parce qu’on cherchait un nom simple, facile, rond, avec des voyelles et pas trop de consonnes (pour faciliter la lecture et la traduction en langues slaves), Agullo s'est imposé à nous ! » raconte-t-elle.

 

Prendre langue

« Nous sommes, poursuit-elle, les acteurs de l'ombre, les parents pauvres de l'édition, les invisibles. Aux auteurs, les prix littéraires, les salons du livre, les signatures, les lectures publiques ! Dans nos démarches de recherche d'auteurs et traducteurs, nous sommes aidés par l'ATLF (Association des traducteurs littéraires de France) qui promeut les littératures étrangères traduites et représente la profession auprès des éditeurs et des pouvoirs publics.

Des traducteurs peuvent proposer des titres d'auteur. De même, les salons du livre comme l'Escale du livre à Bordeaux sont de bons supports à démarches et rencontres.

L'une des caractéristiques d’Agullo Éditions, c'est la place dévolue au traducteur. En effet celui-ci bénéficie d'une pleine page où se déclinent biographie, diplômes, formation, œuvres (théâtre, cinéma, prose), prix littéraires ».

« Il faut prévoir un investissement de départ entre 10 000 et 30 000 euros pour le tirage d'un livre. Nous percevons 46 % du prix d'un ouvrage mais nous prenons en charge la correction, la mise en page, l'impression, la diffusion et la distribution.

Dans le monde de l'édition polar, les langues anglo-saxonnes ont le monopole. Il reste aujourd'hui à explorer et découvrir les polars slaves, baltes, de l'Est. »

 

Quête de l’eldorado

« Abolir les frontières est notre véritable slogan », confirme notre interlocutrice. « Nous sommes les porte-voix d'auteurs d'ici et d'ailleurs qui expriment et partagent leurs histoires, leur culture, leurs joies, leurs espoirs et par-dessus tout leur humanité ».

Le roman noir permet de décrire la réalité sociale d'un pays. Dans son ouvrage, L'eau rouge, Jurica Pavičiċ ne déroge pas aux qualités de cette structure ; ce sont les métamorphoses de la Croatie qui l’intéressent. Il décrit la guerre civile, la mondialisation jusqu'à l'invasion touristique de la côte dalmate. Il dénonce la corruption généralisée, le recyclage dans la police ordinaire de fonctionnaires zélés, formés à la surveillance, piliers de politiques autoritaires. Nous sommes à la limite du roman historique, de la chute du communisme au conflit serbo-croate. Mais il y a cette réalité poisseuse de l’exil, la quête de l'eldorado, l’Allemagne pourvoyeuse d'emploi, le fret maritime au bout du monde avec comme objectif, ramener de l'argent pour finir la maison en construction depuis des années et finir sa vie.

« En projet d'éditions, nous avons un auteur lituanien qui traitera du rôle de son pays pendant l'holocauste, et nous continuons la collaboration avec Jurica Pavičiċ (Grand prix de la littérature policière 2021), Valerio Varési (auteur italien), et Frédéric Paulin (Grand prix de la littérature policière 2020), confie enfin Nadége Agullo.

Mais il reste d'autres territoires à explorer, des cultures à rencontrer, des histoires à raconter, des frontières à franchir comme nous y invite Soufiane Khaloua dans La vallée des Lazhars au Maghreb ».

 

Jean-Louis Deysson

 

¹Agullo Éditions : 4 Rue Jules Michelet 33140 Villenave-d'Ornon.

² Man Ray (1890-1976) : peintre, photographe, réalisateur américain.

 

encadré

 

Comme l'on reconnaît la maquette d'une série noire de chez Gallimard (deux bandes jaunes enserrant une bande noire sur la tranche du polar), les livres édités par Agullo jouissent d'une carte graphique spécifique. Après des essais jugés trop « intello » utilisant le procédé de Man Ray² (le photogramme), le choix s'est porté vers un graphisme de couverture mi-sépia, couleurs délavées, avec photo floutée, prédominance de l'ombre. Le résultat, avec l'icône A sur la tranche se remarque tout de suite chez les libraires.