Peur pour de faux

Le prédateur d'enfants, joué par Peter Lorre ( D.R.cinémathèque)

 

Le cinéma noir nous fait peur dans la salle obscure. Mais il nous rassure dans la vie en extériorisant nos craintes pour mieux les catalyser. Petite balade dans le cinéma noir, avec les commentaires d'un spectateur avisé de films policiers.

 

 Par Jamila Ennamli

 

Fritz Lang avec son film M le maudit (1931),

te balade dans le cinéma noir, avec les commentaires d’un spectateur avisé de films policiers. décrit la terreur d'une ville face à un prédateur d'enfants. Si ce n'est pas le premier film noir c’est un exemple caractéristique de la manière dont le cinéma peut exorciser nos peurs. « Ce film a été tellement marquant que Peter Lorre, son acteur principal, n’a presque jamais rejoué, nous explique Jean-Paul, un spectateur fan de films policiers. Pour tout le monde, il était devenu l’assassin des enfants. »

Le film policier met en scène le milieu du crime ou de la police. La trame est souvent fabriquée autour d'une enquête menée par un policier ou un détective privé qui élucide un crime.

Ce genre cinématographique regroupe de nombreux sous-genres, du film de gangster au film d'action, en passant par le thriller, le film de guerre et le film politique.

 

Face au réalisme poétique

Le polar cinématographique a plus d’un siècle. La société Keystone produit, en 1912, le premier polar muet[1]. Des policiers à la poursuite de bandits apparaissent pour la première fois. Ils seront surnommés les Keystone Cops « des figures burlesques peintes avec un humour noir, qui cachent les caractéristiques d'une inefficacité criante » affirme Jean-Paul.

Après la Première guerre mondiale, une vague de films surfe sur la psychose. Ces œuvres amenaient le spectateur à démystifier sa propre peur ; ce nouveau genre est devenu un cinéma à part entière. Outre-Atlantique, les nombreux avatars de King Kong (1933), œuvre de Erian C.Cooper et Ernest B. Schoedsack, ont fait évoluer ce thème de l’horreur au fantastique, dans le but de provoquer un choc intellectuel et moral chez le spectateur.

On voit alors apparaître les codes du polar : l'esthétique de la laideur, le sensationnalisme, le policier charismatique ou le policier désabusé. Très tôt, Georges Méliès a utilisé les effets spéciaux dans ses films, dans le but de frapper le spectateur[2], qui ne sait plus ce qui est fictionnel et ce qui est réel. Plus tard, Alfred Hitchcock réalise La Corde (1948) en un seul plan séquence. « Ce procédé permet d’impliquer totalement le spectateur dans le crime en le rendant à la fois oppressant, inévitable et presque culpabilisant pour le spectateur, qui voudrait l’empêcher et ne le peut » précise Jean-Paul.

 

Évolutions divergentes

Dans les années 1950, en France, le polar est majoritairement une enquête policière, comme dans la série assez classique des Maigret, mais La Nouvelle Vague (1960-68), avec Godard et Chabrol, rompt avec ce modèle. Chabrol transforme le genre policier en critique de société[3]. Godard invente le bandit romantique[4].

Le Néoréalisme italien est vécu comme une libération du joug du fascisme oppressant. Les cinéastes n'étaient plus contraints de tourner des films de propagande à la gloire du régime. Dans Le voleur de la bicyclette (1948) de Vittorio De Sica, le délit devient un drame social qui fait basculer les règles du polar. « L’auteur du vol est plutôt victime de la pauvreté et la police finit par être un agent d’oppression, commente Jean-Paul, le spectateur prend fait et cause pour l’auteur de l’infraction au lieu de désirer le respect de la loi »

Aux États-Unis, le film policier devient politique. Ainsi de nombreuses œuvres mettent l'accent sur les victimes de la police corrompue, comme dans Serpico (1976), ou sur les conditions de vie des Afro-Américains qui subissent l’ordre établi et le racisme, comme dans Help (1960), ou La voix de la justice (1987). Et puis il y a le film de mafia dont la série des Parrains est emblématique.

 

À mi-chemin entre la peur qui excite et celle qui nous rend prudents, le polar est un outil catalyseur de nos angoisses. « En même temps, ces films policiers sont le reflet des dysfonctionnements de la société et de ses problèmes. Il est révélateur que Les Misérables et BAC Nord aient eu autant de succès en France » conclut Jean-Paul.

 

 



[1]  Le premier film de la série est Hoffmeyer's legacy sorti aux États-Unis en 1912

[2] Dans le film Barbe-Bleue, de 1901

[3] Que la bête meure ou Le boucher

[4] Pierrot le Fou