Journal d'une grand-mère

 

Juillet 2030 : Paul et Gabriel, cousins germains, âgés de 14 ans, découvrent dans le grenier de leur grand-mère des notes manuscrites dont le titre mystérieux Confinement 2020 aiguise leur curiosité. Ils lisent :

Jour 1 : L’ordre est donné par le président Macron de rester chez soi. Un virus tueur guette, il est mortel et s’attaque principalement aux personnes âgées. Zut : suis-je âgée à 70 ans ? Question existentielle, voici deux informations à digérer, c’est beaucoup pour ce 16 mars 2020.  

Jour 3 : La sidération est toujours là. Les appels téléphoniques se multiplient, les échanges ont tous la même connotation où la peur s’infiltre. De sur crois, les enfants en rajoutent : « Maman, tu es prudente tu ne sors pas » maintenant j’ai la certitude de faire partie des personnes disons à risque.  

Jour 5 : Aux courses citoyens ! 

Je m’empresse, comme tous les Français, au supermarché. Il faut tenir le siège, manger est nécessaire. Ce jour-là, c’est du grand n’importe quoi, les gens et moi-même jetons dans le chariot : conserves et produits de première nécessité. Pas de calcul ni projection d’une quelconque planification, le stress est là, la conduite est désorganisée.  

Jour 6 : Leçon bien méritée. 

Dans la nuit un grand « boum ». L’étagère du cellier sur laquelle est installée mon précieux kit de survie s’écroule. Adieu bocaux de mirabelle, confiture etc. bien la peine d’accumuler ! Comparé à l’annonce du premier jour, aucune réaction m’accable. Je refais place nette sans sourciller.  

Jour 8 : Pour ordonner mes pensées, faisons du rangement. 

Combien de papiers, de revues sont accumulés et restent figés dans le temps. La procrastination est l’ennemie du retraité. Montaigne a pourtant écrit « Nature est un doux guide ». Est-ce un penchant naturel que de remettre au lendemain ; chez moi c’est le cas. 

Jour 9 : Et c’est parti ! 

D’une pile, se détache un calendrier 2020 de la National Galerie rapporté par une amie de son voyage à Londres. Mes yeux se posent sur la couverture. C’est une scène colorée, des personnes s’activent Cosiendo la vela, titre du tableau. L’imagination vagabonde, c’est l’été, il fait très chaud, les rayons du soleil irisent la composition. En point de fuite, une porte s’ouvre sur la mer. Et si je trouvais un espace de liberté grâce à ce grand peintre espagnol Joaquin Sorolla ?

Joaquin Soralla Promenade au bord de la mer (1909, Musée Sorolla à Madrid)

 

Les jours s’égrainent.

S’en sortir sans sortir ! 

Je m’informe, qui est Sorolla ? 

Né en 1863 dans la région de Valence. En 1865, ses parents meurent du choléra, il est élevé par son oncle et sa tante. Très jeune, il souhaite se destiner à la peinture. Il obtient une première reconnaissance pour une œuvre mélodramatique inspirée des classiques espagnols dont Vélasquez. 

Il dira : « Ici pour se faire connaître il faut qu’il y ait des morts. » C’est après plusieurs séjours à Paris et son installation à Madrid en 1889 que sa palette s’éclaircit ; il peint les plages méditerranéennes. En 1895, c’est la consécration, il est qualifié de « luministe » pour sa façon d’utiliser les blancs.  

Jours 15, 20, 30 peut être : Quelqu’un peut me dire si on est aujourd’hui ou hier ? 

Peu importe, le temps est suspendu. Je vais reproduire cette image qui me fait rêver. La beauté de ce tableau mobilise mon énergie. L’entreprise n’est pas mince mais peu importe le résultat, ce qui compte par ces temps troublés, c’est la capacité qu’a la peinture de vous transporter, d’abolir la notion d’espace borné, de créer un état psychique de bien-être et aussi techniquement d’approcher la personnalité du peintre. Expérience déjà faite avec Les tournesols de Vincent van Gogh. Sorolla est un impressionniste, les touches de peinture sont minutieuses, les couches multiples avec beaucoup d’estompages entre les zones colorées.  

Jour 50 : Le tableau est fini quoiqu’en peinture, des retouches sont toujours possibles. Il sera associé à cette période. Merci à ce grand peintre d’avoir été mon compagnon d’infortune pendant tout ce temps. 

Promesse est faite d’aller visiter le musée Sorolla à Madrid - lien Sorolla

Bizarrement, les notes s’interrompent, les adolescents se regardent et partent questionner mamie pour plus de détails. 

 

Danièle Gardes

La maison de Joaquin Sorolla, à Madrid, transformée en musée(photo de R. Peuron)
La maison de Joaquin Sorolla, à Madrid, transformée en musée(photo de R. Peuron)