En correspondance

 

Étienne Morin

 

Éva Fonteneau et Claire Mayer font partie des yeux de Libération et du Monde en province.

 

Elles sont jeunes. Elles aiment leur région et elles permettent aux journaux nationaux qui les emploient de n’être pas seulement une presse parisienne. Rencontre avec deux correspondantes de presse à Bordeaux : Éva Fonteneau, de Libération, et Claire Mayer, du Monde.

 

Proche des gens

« La difficulté de la mission du correspondant de presse local consiste à trouver des sujets locaux qui ont une résonance nationale » commence Éva Fonteneau. Par exemple, début novembre, le Forum de l’économie sociale et solidaire s’est déroulé à Bordeaux, réunissant 10 000 personnes. Les salles étaient pleines, il y a eu de nombreux débats. Beaucoup de collectifs sont venus parler de leur mission. J’ai été touchée par exemple par cette initiative prise par une association qui a créé un salon d’esthétique d’insertion pour employer des femmes en grande précarité. Notre mission, c’est de voir l’économie d’une autre manière en la rendant plus humaine » continue-t-elle.

Claire Mayer ajoute : « Une fois, le journal m’a envoyée suivre un procès en Charente ; il s’agissait d’un coq qui dérangeait le voisinage. Le sujet me semblait a priori beaucoup trop local pour être intéressant. Mais en fait, il était révélateur de la difficulté de la coexistence entre un monde rural attaché à l’agriculture et l’arrivée, à la campagne, d’une population plus urbaine. Il montrait l’évolution de la composition de la population dans un territoire, et les difficultés de cohabitation de personnes d’origine sociologique très différente. »

Toutes les deux sont d’accord sur au moins un point : le rôle du correspondant local d’un journal national est de mettre en lumière le quotidien des régions.

Éva Fonteneau souligne : « Il est essentiel d’écrire en vivant avec les gens pour parler de leur territoire. C’est pourquoi il y a une dizaine de correspondants de Libération dans les métropoles régionales. C'est une manière de parler des territoires plus en profondeur et de ne pas faire des focus uniquement sur l'Île-de-France. »

« Lorsque Libération parle depuis les territoires, le journal joue un rôle essentiel pour lutter contre la défiance de la population face aux médias : rapporter les joies, les tristesses ou les colères de la population, c’est permettre aux gens de se reconnaître » explique Éva Fonteneau. « Il faut se rendre compte qu’à Paris, on ne vit absolument pas la vie des gens en région » ajoute Claire Mayer, « Les députés ont une rémunération confortable. Aucun d’entre eux ne vit au SMIC, ne sait ce que c’est que d’élever seul(e) ses enfants, ne subit la précarité. Alors que dire des membres du gouvernement qui voient les choses en théorie ? Notre mission en région, c’est de montrer en pratique les conséquences de leurs décisions. »

 

 

Pigistes

L’une des difficultés du métier, c’est le statut de pigiste (lire également page 18).  Un pigiste est payé à l’article. Sa rémunération est donc très aléatoire et souvent faible. Mais en étant correspondant en région, on bénéficie de l'avantage d'avoir une vraie régularité des commandes d'articles, ce qui donne une certaine sécurité. Lorsqu’il s’y passe beaucoup de choses, comme par exemple la révolte des gilets jaunes, il faut produire beaucoup de papiers et la rémunération est satisfaisante. Mais si l’actualité est clairsemée, il faut trouver des sujets à proposer qui puissent intéresser le journal. C’est pourquoi Éva Fonteneau comme Claire Mayer ont des activités annexes. « Au départ, je travaillais pour Sud Ouest », rapporte la première, « je couvrais notamment la région bordelaise. Mais j'ai très vite été frustrée de ne pas pouvoir écrire plus long et sur tous les sujets, car à Sud Ouest, il y a beaucoup de gens qui sont prioritaires sur des spécialités. L'avantage en étant correspondante, c'est que je peux écrire pour toutes les rubriques. Désormais, je relis les articles avant leur publication à Sud Ouest, cela me permet de me concentrer plus facilement sur le terrain pour Libé à côté ». Claire Mayer est rédactrice en chef du magazine trimestriel Bordeaux Madame. Pour elle, « c’est une autre manière de faire du journalisme, car on fait travailler ensemble des gens très différents. La rédaction pour Le Monde est très exigeante. J’aime cette pression qui nous est mise pour améliorer sans cesse la qualité de notre rédaction, qui nous conduit à une remise en cause permanente ».

 

Tous les sujets

Le correspondant local d’un journal rencontre des problématiques totalement transversales. Contrairement à un journaliste de la rédaction nationale qui ne s’occupe que de politique, d’économie, de sciences ou d’environnement, le journaliste local est confronté à tous ces sujets, ce qui n’est pas sans difficulté parfois. « J’ai été envoyée une fois à une conférence de presse d’un laboratoire qui produisait des artères à partir de tissus corporels, de façon à pouvoir les greffer avec moins de risque de rejet », raconte Claire Mayer, « avant de pouvoir écrire pour la rubrique scientifique un article cohérent, il faut du temps pour comprendre quels sont les processus en jeu. Une autre fois j’ai été envoyée chez Safran qui présentait de nouvelles antennes satellites. Comprendre les enjeux de l’aérospatiale n’a rien d’évident pour quelqu’un n’ayant pas à la base une culture scientifique. » « L’intérêt de la mission est évidemment de rencontrer des gens que l’on n’aurait jamais rencontrés si on ne faisait pas ce métier. C'est très varié conclut Éva Fonteneau et on apprend sans cesse ».