Profession pigiste

Nicolas Beublet, journaliste pigiste, en animant la Tour de piges au Club de presse de Bordeaux, partage avec ses collègues les richesses et contraintes du métier.

Monique Etchebeheïty

 

 

Le Club de la presse de Bordeaux, point de rencontre, d’entraide et de dialogue entre l’ensemble des professionnels de l’information, abrite dans ses locaux un espace de travail partagé au nom évocateur : La tour de piges. Ce lieu convivial met à disposition des journalistes pigistes, des ressources en matière de formation, de veille juridique, d’informations sur le monde de l’édition et leur propose des ateliers sur des thématiques variées. Il s’agit pour Nicolas Beublet, co-animateur de ce pôle, de rompre l’isolement des professionnels dans un monde médiatique en pleine mutation.

 

Précarité financière

En effet le pigiste, journaliste reconnu par le code du travail au même titre que ses confrères salariés, est un travailleur indépendant rémunéré à la mission. Ce statut, devenu courant pour démarrer dans la profession où les postes à temps plein sont de plus en plus rares1, est difficile à vivre sur le long terme. Selon l’Observatoire des métiers de la presse, 40 % des journalistes abandonnent la profession au bout de sept ans.

Il n’y a cependant pas de crise de vocation souligne Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias2. Pour preuve « les écoles de journalisme attirent toujours le même nombre de candidats aux concours ». La désillusion surgit après l’entrée dans la profession des jeunes diplômés qui se trouvent confrontés à la précarité financière liée à leur mode de rémunération ainsi qu’à la difficulté de se faire connaître des rédactions. De plus les tâches à accomplir dans l’univers protéiforme des médias où il est plus facile de trouver des débouchés dans le data journalisme ou les réseaux sociaux que dans la presse écrite ne sont pas à la hauteur de leurs espérances. Difficile dès lors de se projeter dans un système focalisé sur l’info en continu qui ne permet plus d’aller sur le terrain et de travailler sur le temps long.

 

Un pigiste heureux

Le terrain, la rencontre, l’écoute et l’échange avec ses interlocuteurs, c’est ce que privilégie Nicolas Beublet, journaliste-pigiste de 26 ans. S’il reconnaît les contraintes de sa profession, il apprécie en contrepartie la liberté qu’elle lui procure de pouvoir travailler dans tous les secteurs de la presse, de proposer ses contenus à des médias différents et de choisir ses sujets.

Ce n’est pas son parcours professionnel qui le contredira. Il écrit ses premiers articles pour la Nouvelle République du Centre-Ouest pendant son cursus de licence en science politique option journalisme à l’École supérieure de journalisme de Lille. C’est dans le même quotidien régional qu’il continue de faire ses armes tandis qu’il prépare son master de journalisme à l’École de journalisme et de communication Aix-Marseille. Durant deux mois d’été, il couvre l’actualité de l’Indre-et-Loire à raison de quatre ou cinq reportages en moyenne par semaine. Cette expérience tout terrain le mène, entre autres, d’un salon du livre à la fermeture d’urgences hospitalières, de l’accueil des camping-cars à un orage de grêle sur les vignobles, en passant par un prêtre en rupture de ban avec le Vatican, un distributeur de béton en libre-service et le malaise des personnes âgées en période de canicule.

Dans le même temps il reçoit en 2021 le prix Jeune reporter du Club de la presse de Marseille pour son article sur la pollution urbaine co-écrit avec Alice Gapail : « À Saint-André, vivre avec l’injustice de la pollution ». En 2022, leur deuxième reportage sur les déchets plastiques en mer : « L’Homme et la technologie mobilisés contre les filets fantômes » obtient le premier prix des jeunes reporters pour l’environnement »

Son master en poche il peut se consacrer à ses sujets de prédilection, l’écologie et les ruralités, et entame une collaboration avec différents journaux papier et numériques engagés sur les questions sociales et environnementales3. S’il aime écrire sur des sujets polémiques, la lutte anti-bassines, la ligne LGV Bordeaux-Toulouse, les droits des fleuves, il s’intéresse également aux expérimentations nouvelles telles que le réensauvagement de la nature, le recyclage de nos excréments et ce qui touche en général au climat, au monde paysan et à l’économie alternative.

 

Au service de l’humour

L’opportunité d’un contrat avec Swann Périssé, humoriste, lui ouvre de nouveaux horizons et lui apporte de surcroît une source de revenus complémentaires. Sa mission consiste à travailler avec elle sur les questions posées à ses invités dans le cadre de son talk-shaw sur l’écologie Y’a plus de saisons. Il participe ensuite à la création de ses deux spectacles, l’un sur les élections législatives anticipées de 2024 Dernier spectacle avant la fin du monde pour lequel il prépare des revues de presse sur l’actualité, l’autre sur le thème de la colère Calme qui nécessite de rechercher des sources scientifiques.

Au printemps 2025, Nicolas Beublet décide de s’octroyer le luxe du temps long et entame une marche exploratoire d’un mois le long de la Vienne, affluent de la Loire, en compagnie de l’artiste Cécile Pitois qui mène une recherche sur les êtres et l’espace qui les entoure. Leur intention est de recueillir au micro le témoignage des habitants vivant à proximité de ce cours d’eau avec une question en tête : « Faut-il encore aller dans le sens du courant ? »4

Cette interrogation polysémique prend une dimension éthique dans le monde du journalisme et résonne sans doute dans la Tour de piges. Il reste à souhaiter qu’elle la maintienne ferme sur ses bases à l’instar de son modèle historique qui penche mais ne rompt pas.

 

 

1 Selon la Commission de la carte d’identité professionnelle des journalistes 66 % des moins de 30 ans sont pigistes ou en CDD.

2 Enquête Jeunes journalistes l’heure du doute publiée en novembre 2023

3 Climax, Basta, Alternatives Économiques, Slate, La Tribune, Carbo, 200 magazines, Rue 89 Bordeaux, La Relève et La Peste, Binge Audio.

4 Douze podcasts disponibles sur Arte radio : Carnets de Vienne.

 

 

Nicolas Beublet s'intéresse beaucoup à l'écologie et à la ruralité