Le regard de Tim

Depuis 2011, Tim Pike n’a cessé de faire évoluer son blog, Bordeaux Invisible, porte d’entrée unique vers un univers nous révélant une ville différente.

Par Philippe Muller

 

Quai des Chartrons. Tout près des eaux tumultueuses de la Garonne, le rythme des promeneurs entre terrasses et boutiques est envoûtant, c'est un week-end ordinaire.

Pourrait-on imaginer en ces lieux la présence de cargos et de voyageurs au long cours embarquant pour gagner les côtes d’Afrique ? C’est ce qu’avait découvert Tim Pike dans un bouquin des années 1950, chiné depuis peu chez Emmaüs : « C’est super ! s’extasie-t-il. Il y a de beaux chapitres sur le passé maritime de Bordeaux, principalement des bateaux de marchandises dans lesquels tu pouvais également voyager mais aussi beaucoup de paquebots, de nombreuses liaisons, une véritable porte océane ! Je vais continuer l’enquête. »

Une enquête qui rejoindra le destin tragique de Max Linder, star mondiale du cinéma muet, née à deux pas de Bordeaux, la liaison par aéroglisseur entre Blaye et le Pauillacais, la borne du kilomètre zéro installée place Gambetta et utilisée autrefois, le best-of des noms de salon de coiffure et les témoignages de leurs gérantes, les spectacles de l’Alhambra, ancienne salle bordelaise… la liste est infinie et l’éclectisme du blog de Tim,  Bordeaux Invisible, stimule notre curiosité.

Guidé par ses passions et en correspondance avec les sujets présentés, Tim y ajoute depuis peu des podcasts musicaux très personnels

 

Dans les pas de Tim

En le déroulant, on obtient une véritable topographie de la mémoire des lieux, des empreintes des personnages oubliés, des événements noyés dans l’inconscient collectif.

Il est ici question d'histoires vraies, avec leur part d’insolite. En émane une certaine nostalgie qui peut résonner en chacun de nous. De leurs juxtapositions, naît une poésie singulière.

Les sujets sont très documentés, les sources sont citées, on peut même trouver en annexe une abondante bibliographie. Cerise sur le gâteau, une carte interactive permet de resituer chacun des sujets sur l’ensemble du territoire. Un nuage de points que l’on prend plaisir à explorer. Dans les pas de Tim.

 

Un Anglais ancré en Gironde

Tim est un Anglais qui s’est épris très tôt de la France, au fil des vacances familiales. Après avoir étudié le français à Southampton, un partenariat inter universitaire l’amène en 1992 dans un Bordeaux « un peu moins élégant qu’aujourd’hui » selon ses mots.

Plus tard, il se marie avec une Testerine comme on appelle les habitantes de La Teste. « Ça m’a donné des racines un peu symboliques ici en Gironde ».

Exerçant comme créateur de contenus multimédia chez Thales, c’est donc ici qu’il a ancré sa vie familiale avec deux enfants maintenant âgés de plus de 20 ans.

Pourquoi ce blog ? Il a vu Bordeaux changer. Par ses projets d’aménagement urbain, la valorisation de son patrimoine viticole, l’évolution de sa qualité de vie, la ville est devenue une destination prisée, à la réputation internationale. Alors il a voulu mieux faire connaître la région en partageant ses découvertes, d’abord à l’étranger. Dès 2011, il a naturellement démarré son projet en anglais puis il s’est rendu compte que l’originalité de son approche rencontrait un intérêt plus fort localement. Très vite il l'a répliqué en français et les deux versions coexistent toujours.

Aujourd’hui, sa vie s’articule entre trois passions profondément créatrices : son métier de communicant dans le domaine de l’aéronautique, son blog et la musique.

 

Podcasts musicaux

Chanteur multi-instrumentiste, parolier et compositeur, ses multiples talents lui ont été transmis par son père, professeur de musique, et son oncle, musicien professionnel.

Son style de prédilection ? « La britpop et tout ce qui provient de l’influence des Beatles », cette musique lumineuse et très mélodique qu’il joue au sein du trio Slowrush[1] monté avec Dorian, un de ses fils, et Olivier, l’ami bassiste.

Les compositions sont inspirées par les thèmes du blog comme Max Linder pour lequel il avait composé Secret garden (voir l’encadré).

Depuis l’année dernière des podcasts musicaux sont également présents et il réalise régulièrement des interviews et des enregistrements en multipliant les rencontres. « Il n’y avait pas de podcast vraiment dédié à la scène musicale bordelaise alors j’ai pris ce petit créneau-là. » Son blog est devenu maintenant un précieux indicateur de l’émergence des courants musicaux dans la région. « Il y en a plusieurs, mais en ce moment, pas mal de groupes shoegaze, un peu la tête en bas avec des guitares saturées. C’est assez costaud comme Cosmopark et Opinion que j’ai rencontré récemment. L’autre grand créneau c’est plutôt le rap. C’est moins mon univers, il faut que je me challenge pour aller vers ces musiciens-là. »

Peut-être pourrait-on parfois s’étonner d’une apparente absence de lien entre les histoires oubliées et tel podcast musical. « Ça fait un peu désordre mais je m’y retrouve à peu près. En anglais on parlerait de side project ou offshoot. » En fait le lien c’est Tim.

 

Surprises infinies

La juxtaposition de ses centres d’intérêt construit de proche en proche son vécu et sa perception d’une identité bordelaise à travers laquelle la sienne va se dessiner.

Et c’est là tout l’intérêt d’un blog : la relation avec un auteur.

Son épisode sur les cargos sera bientôt en ligne et il a déjà trouvé celui qui lui succèdera : « Je suis tombé sur un boulanger arcachonnais d’origine landaise qui, au XIXe siècle, est parti de Paris pour rejoindre Moscou en échasses, en 58 jours. Toute une histoire devenue le thème d’une future chanson de Slowrush et qui sera remise en lumière sur le blog ! »

Une histoire parmi les centaines déjà accessibles, si riches et si originales. Avec lui, les surprises sont infinies car sa curiosité est inépuisable.

Alors nous ne demandons qu’à embarquer dans ce Bordeaux Invisible pour un périple inattendu, à travers les yeux de Tim… et ses oreilles. 

https://lebordeauxinvisible.blogspot.com/

 

Né Gabriel Leuvielle de parents viticulteurs à Saint-Loubès en 1883, Max Linder connut une carrière stupéfiante dans le cinéma muet et devint un créateur mondialement adulé. Charlie Chaplin le considérait comme son maître. Mais ce génie avait une part sombre, destructrice. À partir de la quarantaine, de plus en plus dépressif, il imposa le mariage à une jeune fille de 16 ans qu’il courtisait et l’entraîna avec lui, deux ans après, dans une mort atroce.

Ils avaient eu une fille, Maud. Ce n’est qu'à l’âge adulte que Maud Linder apprit l’histoire de ses parents.

Elle apprit aussi que tous les films de son père, environ cinq cents, avaient été enterrés au fond du jardin familial, sans protection, décomposés pour la plupart. Dépassant le refus et la colère face à cette tragédie, elle passa le reste de ses jours à restaurer ce qui pouvait être sauvé de la mémoire et de l’œuvre de son père.

C’est ce que raconte la chanson de Slowrush, Secret garden.

[1] Leurs albums sont présents sur toutes les plateformes musicales numériques

Extraits des musiques accessibles sur Spotify