Aux kiosques, citoyens
La kiosque à journaux de Pey-Berland, gérépar Manon Locteau et Maxime Morcelet, dispose d'un espace convivial, une petite terrasse avec des tables
Aujourd’hui, les cinq kiosques à journaux bordelais qui perdurent ne baissent pas la garde mais leur modèle économique demeure fragile.
Philippe Muller
Manon Locteau et Maxime Morcelet, créateurs d’espaces conviviaux dans le secteur culturel, sont les gérants du kiosque à journaux de Pey-Berland depuis novembre 2024. Heureux de donner vie à un lieu fermé en 2022, ils ont fait le choix du kiosque, « un format qui fonctionne et qui anime bien un espace public, très présent par exemple en Espagne, en Italie ou au Portugal. » expliquent-ils.
Les kiosques à journaux étaient nombreux à Bordeaux dans l’entre-deux guerres. On en comptait une trentaine, portés par l’essor de la presse nationale et locale, un essor largement favorisé par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et par l’extension du réseau du chemin de fer sous la IIIe République. À cette époque, sous la houlette de son architecte et urbaniste Jacques d’Welles, la ville de Bordeaux remplace et modernise tous les kiosques. Elle choisit le béton armé, le fer, le verre et le bois. Certains sont parés de motifs de carreaux. Dans les années 1970, les kiosques sont de forme dite « parisienne », puis de « style haussmannien » en s’ornant de fioritures. Il en reste cinq aujourd'hui : Clémenceau-Gambetta, Victoire, Pey-Berland, Caudéran-centre en activité et Paul Doumer dont la réouverture est prévue début 2026.
Les loyers sont bas
Mediakiosk, une entité de JCDecaux France, est propriétaire des kiosques de Bordeaux et en assure l’exploitation. La société propose deux designs, rétro et contemporain et choisit la taille (12 ou 20 m²) ; s’agissant de mobilier urbain, la couleur (le bleu de Bordeaux en l’occurrence) comme le modèle d’un kiosque, relèvent de la décision de la ville de Bordeaux et de l’Architecte des bâtiments de France.
« Nous disposons d’une convention d’occupation du domaine public (CODP) qui nous lie pour quinze ans à la ville de Bordeaux et pour laquelle, nous mettons à disposition, entretenons et maintenons gracieusement cinq kiosques », indique Pascal Beck, responsable régional de Mediakiosk. « Tout ceci » ajoute-t-il, « grâce à la communication des marques et de la presse affichée sur les édicules, qui financent ces mobiliers et, in fine, ces services d’ultra proximité pour les Bordelais sans qu’aucun impôt ni taxe ne leur incombe ; de surcroît, nous payons une redevance à la ville. »
Travailleurs indépendants, les kiosquiers sont liés à Médiakiosk par un contrat de gérance révisable tous les deux ans pour la durée de la convention qui lie cette société à la ville de Bordeaux. Ils ne paient pas de droit d’entrée et s’acquittent d’un loyer mensuel. Le responsable régional de Mediakiosk précise : « Les loyers sont bas par rapport à des baux du domaine privé, afin de favoriser et pérenniser la diffusion de presse sur le domaine public. »
« Nous avons une collaboration au quotidien avec le gestionnaire Médiakiosk, toujours très disponible en cas de problème logistique » confirme Manon Locteau, la kiosquière à Pey-Berland.
Une presse pluraliste
Les horaires d’ouverture et de fermeture sont adaptés à la clientèle. Généralement les kiosques bordelais ouvrent à 8 heures. « Nous avons fait des essais pendant plusieurs mois et la clientèle n’est pas présente avant », précise Pascal Beck. L’amplitude journalière d’ouverture est laissée à l’appréciation des kiosquiers.
La liberté de la presse n’est effective que si les journaux, tous les journaux, sont disponibles sur l’ensemble du territoire. C’est tout l’enjeu de la loi Bichet du 2 avril 1947, la diffusion de la presse imprimée est libre (article 1er), modifiée en 2019. Il s’agit de préserver une diffusion libre et impartiale de la presse écrite sur tout le territoire à travers des dépositaires de presse agréés par les grandes sociétés de messagerie de presse telles que France Messagerie.
Le bureau de presse BDP Gironde, est le dépositaire exclusif de la presse nationale pour sa zone géographique. Il donne à son tour son agrément aux marchands de journaux tels que les kiosquiers, tenus de diffuser une presse pluraliste. Pour la diffusion de la presse régionale telle que Sud Ouest, les kiosquiers sont en relation directe avec ce journal.
Le kiosquier est rémunéré pour chaque titre vendu par une commission correspondant à un pourcentage du prix de vente du titre (23 % pour la presse nationale et 14 % pour la presse régionale). Les invendus sont retournés quotidiennement au dépositaire de presse.
Les publications qui ne figurent pas dans le catalogue de presse du dépositaire BDP Gironde, en raison de leur faible tirage, sont libres de vente dans les kiosques à journaux. Celui de Pey-Berland propose ainsi de véritables pépites en matière de revues indépendantes et spécialisées telles que Ismée, revue consacrée à l’Entre-deux-Mers, Soif, spécialisée dans la thématique de l’eau, la revue Grillé qui apporte un vent de nouveauté dans l’univers des mots fléchés ou la revue Invendable qui propose de grands reportages sous une forme débridée.
Du café en terrasse
À côté de la vente de presse, les kiosquiers sont incités par Médiakiosk à diversifier leur offre de services et de produits. C’est ainsi que celui de la Victoire dispose d’un espace faisant office de dépôt de colis. À Pey-Berland, il est proposé avec l’agrément de la Française des jeux, la vente de jeux de hasard.
Mais c’est surtout l’offre de produits tels que des boissons fraiches, des boissons chaudes essentiellement du café et des confiseries, qui assurent des compléments vitaux de revenus et peuvent agir comme des produits d’appel pour la vente de journaux et de revues. « En termes financiers, la vente de café est la plus rémunératrice » assure Manon Locteau.
La ville de Bordeaux, très impliquée dans le maintien de cette activité, a autorisé l’installation d’une terrasse avec quelques tables devant certains kiosques dont celui de Caudéran-Centre et Pey-Berland qui saluent cette initiative. « Le kiosque à journaux est un commerce de proximité, un lieu convivial qui a besoin d’un coup de pouce… Alors, il faut être optimiste » affirme le locataire de la Victoire.
Les kiosques bordelais ont beaucoup d’habitués, une clientèle variée, de tous les âges et surtout fidèle.
Un client de la Victoire en donne les raisons : « La première chose c’est la proximité, la deuxième chose, Monsieur est très sympathique ».
Une cliente de Pey-Berland, installée à une table du kiosque l’affirme : « Ce que j’aime, c’est la vie de la place, être nichée dans un endroit vivant et la proximité avec mes amis kiosquiers qui sont des personnes très intéressantes avec qui on peut échanger sur beaucoup de sujets d’intérêt. Ils ont de belles propositions en termes de magazines et de livres. Ils arrivent à nous guider. J’adore cet espace pour tout ça ! » Confirmation que le kiosque bordelais, est bel et bien « un format qui fonctionne et qui anime un espace public ».
Quelques chiffres clés de la presse écrite en France
8 titres de quotidiens nationaux en 2022 contre 26 titres en 1946
51 titres de quotidiens locaux en 2022 contre 153 titres en 1946
18 973 points de vente de presse actifs en 2024 contre 26 816 en 2013
En 2024 : un marchand de presse pour 3 500 habitants
62% des Français déclarent s'être rendus dans un point de vente presse au cours des douze derniers mois (étude 2023 CSA / ARCEP). 87 % des visiteurs se déclarent satisfaits de l'offre en point de vente avec le plaisir de parler avec le marchand.
463 kiosques à journaux en France en 2024 contre 453 en 2023 et 500 en 2018
Source : Commission du Réseau de la Diffusion de la Presse (CRDP)
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