La chute du quatrième mur

Nanfray à La Marelle Comédy-Club ( photo Equipe La Marelle

 

Par Philippe Muller

 

À Bordeaux comme partout ailleurs le stand-up, spectacle d’humour fondé sur un face à face sans filtre avec le public, connaît depuis la fin du covid un essor considérable.

 

Comedy-clubs en série, scènes ouvertes bondées, nouveaux humoristes : une parole frontale et intime s’impose. Immersion dans un milieu à l’épreuve du rire. Attablés au Magasin général de Darwin en attendant Nanfray, notre rendez-vous, nous visionnons le début d’une de ses dernières blagues[1]. On le voit tout d’abord évoquer ses parents qui ne venaient jamais à la kermesse de l’école, puis annoncer qu’ils sont présents ce soir dans la salle car désormais ils ne le quittent plus… depuis qu’ils sont morts. (Le public entre surprise et compassion). Disant cela, il brandit un petit pot de conserve en verre, urne dérisoire… (Rires hésitants, puis francs et soutenus sur la suite du sketch).

 

Nanfray : « Mon style c’est plutôt de l’humour noir, m’appuyer sur une observation personnelle pour dédramatiser certaines choses de la vie. Si je parle de la mort sur un ton léger et drôle, les gens s’autorisent à rigoler d’autant plus que là je suis impliqué personnellement ; il faut sentir jusqu’où on peut aller trop loin. ».

PAJD un autre stand-uppeur bordelais nous a rejoints : « Le stand-up c’est un humoriste armé d’un micro, un projecteur braqué vers lui sur la scène vide d’une petite salle survoltée. Dans le stand-up tu sembles parler de toi, mais en fait tu parles des autres, pour les autres. Il y a une universalité. Enfin très important, tu casses le quatrième mur : on est très proche et on se regarde, les gens peuvent t’interpeler, tu leur réponds, et réciproquement. »

 

L’explosion des comedy-clubs

Apparu à New-York dans les années 1950-1960 [2], ce n’est qu’en 2006 que le stand-up arrivera vraiment en France sous l’impulsion de Jamel Debouze et de son Comedy-club. Il essaimera et connaîtra un succès croissant car la parole publique a changé.

Il favorisera l’émergence d’un public qui va s’identifier à ces nouveaux artistes plus en phase avec les enjeux contemporains.

En 2020, après la pandémie, les vocations de stand-uppeurs et les comedy-clubs explosent, d’abord à Paris puis dans les villes de province. Aujourd’hui Bordeaux et sa périphérie en comptent une trentaine !

 

Vos rires sont nos bouées de sauvetage

Stéphane Pérès-Dit-Perey : « Après les deux confinements j’ai eu vraiment besoin de m’aérer et de rire ! Colin Gigaroff (un ami) m’a fait découvrir le stand-up, ça m’a plu, j’ai fréquenté les groupes, y ai fait des connaissances et depuis 2022 je suis cofondateur du Naufrage Comedy-Club puis aujourd’hui président de La Marelle & co. » Nous avons rencontré Stéphane à son bureau d’adjoint à la culture/jeunesse de la mairie de Lormont. En dehors de ses nombreuses missions d’élu, le stand-up est devenu pour lui une passion toute personnelle.

Stéphane : « Nanfray et PAJD font partie de notre équipe. Naufrage ? on a choisi ce nom par allusion à la Garonne bordant le local de nos débuts. Les humoristes venaient y tester leurs idées, ils se jetaient à l’eau. ». Parfois leurs vannes finissaient dans le fleuve et celles qui perçaient étaient gardées pour construire peu à peu leurs sets. D’où notre slogan : « Vos rires sont nos bouées de sauvetage. ». 

« J’ajouterai que dans le stand-up on traite de tout, sans tabou. Ça a l’air spontané, naturel, mais tout est écrit, avec une expression libre et ciselée à la fois. Tous les stand-uppeurs ont sur eux leurs carnets qu’ils feuillettent et griffonnent sans arrêt. » Les sessions de stand-up sont assez faciles à organiser, tantôt dans un petit théâtre ou plus souvent un bar ou un restaurant. On constitue des plateaux de 5 à 6 artistes pour des passages pouvant durer entre 5 et 15 minutes. On prévoit un MC[3] pour animer les soirées et gérer les transitions.

 

Trouver son clown

PAJD : « J’ai commencé dans la breakdance. Je dansais et j’animais les battles en tant que MC. Il fallait avoir la tchatche, je faisais marrer les gens mais on me disait : on te retrouve pas comme dans les battles ! Alors je suis allé à l’école du One Man[4] qui m’a aidé à être moi-même sur scène. Après j’ai enchaîné des scènes ouvertes et j’ai maintenant six ans d’expérience.

Mon point fort c’est plus l’incarnation que la puissance du texte. Un ami Thierno Thioune m’a beaucoup dit : il faut que tu trouves ton clown ! C’était plutôt un truc mystique au début, puis au fil de mes tests j’ai pu façonner les expressions, la gestuelle, la tonalité et la rythmique de mon personnage actuel.

Mais l’important c’est l’authenticité et la sincérité, partir de soi, de son ressenti pour habiter le personnage. »

Nanfray : « Je suis directeur artistique dans l’événementiel et vidéaste. Bien que très à l’aise dans les relations sociales, j’avais du mal à m’exprimer en public alors j’ai suivi les cours du One man moi aussi, ce qui m’a amené au stand-up il y a deux ans. Au début ce n’est pas facile, tu dois te convaincre que la peur est irrationnelle ; la scène c’est un saut dans le vide. Tu te livres, il n’y a rien de faux, on touche à l’intime, mais avec légèreté. On y met de la pudeur en caricaturant, on distancie.

Y’a une grosse part d’énergie qui se joue avec le public, tu te lèves sur les premiers rires et tu surfes en rebondissant entre les vagues, en essayant de ne pas tomber. »

 

Un remarquable outil dans le soin

La communication est gérée directement par les équipes, des pages telles que @standupbordeaux et bientôt On a tous été des gosses permettent d’informer des programmes et de répertorier les Comedy-clubs (dont certains peuvent être nomades).

Parmi eux figure La Marelle que Nanfray, PAJD, Hicham, Lucas et Artus ont par ailleurs fondée au bar Atelier B dans lequel ils jouent deux fois par semaine à guichets fermés.

PAJD : « Quand je raconte mes histoires, il y a des gens qui s’y retrouvent, ça les fait rire parce qu’ils se sentent représentés… et quand on met la technique en plus, là c’est bingo ! Les gens rient, je ris avec eux, y’a des moments, on n’est plus au contrôle, c’est ça que moi j’adore.

Dans ma vie perso je suis infirmier mais j’utilise rarement cette facette de moi-même pour en faire des blagues sur scène. Par contre dans ma relation avec les patients, l’humour dans le soin se révèle être un outil remarquable ! »

 

Encadré 1

Les tests, omniprésents dans le stand-up.

Pendant les sessions les humoristes ajustent constamment leurs blagues en fonction des retours des salles. Il y a aussi des scènes ouvertes (open mic) où peuvent s’essayer les débutants, des moments réservés à l’expérimentation de nouvelles formes, mais toujours en présence d’un indispensable public, « partenaire de validation ». Il arrive fréquemment que des humoristes très connus passent dans les petits comedy-clubs avec des extraits de leurs shows à venir pour les évaluer.

 

Encadré 2

Vu dans Sud Ouest du 16 janvier 2026

Bordeaux nouvelle capitale de l’humour ?

À Bordeaux, les scènes de stand-up se multiplient et les stars du rire investissent la ville : après l’arrivée de Jérémy Ferrari au Théâtre Fémina et de Maxime Gasteuil au Château Théâtre Descas, Kev Adams va ouvrir ce printemps un nouveau lieu.

[1][1] sur Instagram rechercher nanfray lefrais (mes darons)

[2][2] Le biopic Lenny de Bob Fosse (1974) raconte le destin tragique de Lenny Bruce souvent cité comme le père du stand-up moderne (langage cru, critique sociale, rupture avec l’humour « propre » de l’époque)

[3][3] Maître de cérémonie, un rôle clé dans le rap, le hip hop, le stand-up où priment la présence, le rythme et l’impact

[4][4] École de stand-up bordelaise proposant une formation sur deux ans et reliée au théâtre Drôle de scène Comedy Club qui programme régulièrement des soirées avec les élèves

De gauche à droite : Stéphane, Nanfrey, PAJD, Artus (photo Hicham)

PAJD au Naufrage Comédy Club