Tout bascule au XVIIIe siècle
Par Isabelle Mariani
Avec la construction du Grand Théâtre la vie culturelle bordelaise a trouvé un écrin culturel à sa mesure
Une immersion au cœur des planches bordelaises avec Philippe Dodignon, retraité de l’enseignement et passionné d’histoire de la culture locale pour la découverte d’une histoire où la pierre et la scène ne font qu’un.
— L’Observatoire : Quand le théâtre est-il devenu un pilier de la vie bordelaise ?
— Philippe Dodignon : Tout bascule en fait au XVIIIème siècle. Avant, les représentations se donnaient dans des jeux de paume ou des structures précaires. Bordeaux, en plein essor économique se devait d’avoir un écrin à sa mesure. Fin XVIIIème siècle, le Grand Théâtre a été construit par Victor Louis, inauguré en 1780. C’est le centre névralgique de la vie sociale; on y vient pour voir, mais surtout pour être vu.
— Le Théâtre à Bordeaux est-ce uniquement cette grande institution classique ?
— Loin de là ! Si le Grand Théâtre représentait l’élite, le XIXème siècle a vu fleurir des théâtres plus populaires sur les allées de Tourny ou aux alentours de la place des Quinconces. On y jouait du vaudeville, des mélodrames. Puis au XXème siècle, une véritable cassure s’opère avec l’arrivée de la décentralisation théâtrale, notamment avec la naissance du TNBA (Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine), dans les années 80. On passe à un théâtre de création, engagé et ouvert sur la cité.
— Aujourd’hui, comment se renouvelle la scène bordelaise ?
— Elle est incroyablement résiliente, Bordeaux possède un maillage unique : du prestigieux Opéra National aux petites salles de quartier comme le Théâtre des Salinières ou le Théâtre du Pont Tournant. La ville a su transformer ses anciens lieux industriels en espaces de création.
Regardez la Manufacture Atlantique ou certains hangars des quais : le théâtre ici, ne reste pas enfermé dans ses murs de pierre, il bouge avec les habitants.
— Quel serait, selon vous, le symbole de cette histoire aujourd’hui ?
— Ce serait ce contraste permanent : le faste des colonnes de Victor Louis qui cohabite avec des collectifs d’artistes très modernes. Bordeaux reste une terre de comédiens, où le texte est respecté, mais où l’on n’a pas peur de bousculer les codes.
— On ne peut pas parler du paysage théâtral actuel sans évoquer cet immense bâtiment en forme de boucle près de la gare : la MECA.
— Inaugurée en 2019, la MECA [1] est l’œuvre d’un architecte danois. Ce n’est pas un théâtre au sens classique du terme avec des dorures et des balcons. C’est une rupture tant architecturale que philosophique.
— Qu’est-ce que cela change concrètement pour les artistes de théâtres locaux ?
— Tout ! Avant, les compagnies répétaient dans des conditions précaires. A la MECA, elles disposent d’une « scène de recherche » de 360m² très bien équipée. On vient y fabriquer le théâtre de demain. C’est un lieu de résidence où le public peut parfois entrer pour découvrir les coulisses d’une création en cours.
— Peut-on dire que la MECA est le nouveau centre de gravité culturel de Bordeaux ?
— Elle déplace le curseur. Pendant des siècles, tout se passait dans le « triangle d’Or ». Aujourd’hui, avec la MECA et le TNBA juste à côté, la création s’est déplacée dans le quartier Belcier. Bordeaux assume son rôle de métropole européenne de la culture, capable de marier son patrimoine classé à l’UNESCO avec une modernité radicale.
L’histoire du théâtre Bordelais n’est pas qu’une affaire de vieilles pierres mais un art en perpétuel mouvement.
[1] Maison de l’Économie Créative et de la Culture en Nouvelle Aquitaine
Encadré :
- 1780 : inauguration du Grand-Théâtre
- 1855 : Age d’or du Théâtre de Boulevard, dans des salles secondaires.
- 1990 : Création du TNBA dans le quartier Sainte Croix.
- 2000 : Explosion des scènes indépendantes et des cafés théâtre.[1]
Le bâtiment de la MECA, inauguré en 2019, abrite une scène de recherche où est fabriqué le théâtre de demain. Photo Sherwin-White
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