To be or not toubib

Emmanuel Lortet ( photo de S. Robine)

 

Emmanuel Lortet, médecin devenu acteur de théâtre et de cinéma, parle de son parcours d’intermittent du spectacle.

 

Par Bernard Diot 

À l'âge de 36 ans, Emmanuel Lortet choisit d'arrêter la médecine et de se tourner vers le monde du spectacle. Les déclencheurs sont multiples. Le premier est un facteur de fond, une pièce de théâtre en CM1, Les Fourberies de Scapin, où il joue le rôle de Léandre. « Dès l'instant où j’ai mis les pieds sur la scène, confie-t-il, un espace s’est ouvert, un univers où je me sentais bien à ma place. Un moment magique ! ». Le second, est un burn-out pendant ses études de médecine qui lui a imposé une pause forcée au cours de laquelle l’envie de scène qu’il essayait de taire a ressurgi. Il veut se confronter au monde du théâtre. « Quand on a enfoui trop de choses, il y a un moment où celles-ci doivent remonter à la surface. ». 

L’Observatoire : Quel a été votre parcours ?

— Emmanuel Lortet : Un premier constat, j’ai eu beaucoup de chance de rencontrer des personnes qui ont su me mettre le pied à l’étrier. J’ai fait mes premières années de médecine à Bordeaux, ensuite, j’ai fait mon internat à Paris. Pendant ce temps, j’ai pris des cours de théâtre notamment au conservatoire du XVe où une ancienne sociétaire de la Comédie-Française, Françoise Kanel, m’a beaucoup aidé. Les cours se déroulaient le soir à raison de trois heures par semaine. Je m’y suis formé aux techniques théâtrales en suivant également des stages pendant mes vacances.

Après ma thèse, je suis revenu à Bordeaux. J’ai alors envoyé mon CV à tous les théâtres.

À la suite de cela, j’ai pu passer une audition au théâtre de la Comédie Gallien où la directrice Mme Zottino m'a retenu pour jouer dans un spectacle pour enfant. Les séances se jouaient tous les mercredis et tous les jours pendant les vacances. Cela m’a permis dès la première année d’obtenir les 43 cachets nécessaires à l’obtention du statut d’intermittent. Ma participation au sein du Théâtre a duré six ans pendant lesquels j’ai pu jouer dans d’autres pièces.

 L’Assurance formation des activités du spectacle (AFDAS) a pu alors me proposer des formations qu’elle finance à raison d’une par an. Je n’ai pas suivi un cursus standard (école, conservatoire) de deux ou trois ans, j’ai donc essayé de les varier au maximum pour pouvoir maîtriser le plus grand nombre de techniques théâtrales ou cinématographiques 

— Comment trouvez-vous vos engagements ?

— Pour le théâtre, c'est moi-même qui démarche. Je réponds aux annonces pour passer des auditions. Je vais voir des pièces pour rencontrer les metteurs en scène. Il est impératif de se faire connaître. Il est très important d’avoir un bon réseau pour saisir les opportunités qui se présentent. C'est dans ce cadre-là que je peux décrocher un rôle parce que nous avons déjà travaillé ensemble ou que la personne m’a vu jouer.

Je travaille depuis six ans avec Yves Cusset qui est philosophe, auteur, metteur en scène et comédien. J’ai eu la chance de jouer trois de ses spectacles. C’est un réel bonheur de partager la scène avec lui. Nous avons des univers qui se croisent bien. Nous formons un ensemble disparate lui, grand et mince, moi plutôt râblé. Cela crée une image plutôt comique.

Depuis un peu moins de deux ans, je suis rentré dans une agence pour le cinéma car je souhaitais en faire un peu plus. J’avais fait des stages de formation assez techniques et je voulais les mettre en application. L’agent qui s’occupe de moi prend 10 % sur les contrats.

95% de mes cachets proviennent du théâtre. Il est très difficile de pouvoir assurer un revenu en ne vivant que du cinéma. Dans ce milieu, il est très difficile de faire sa place car ça nécessite un gros investissement personnel et chronophage. Il y a beaucoup de candidats et peu d’élus. 

Avec quelles structures vous produisez vous ?

— Je joue essentiellement sur Bordeaux. Je travaille régulièrement avec le théâtre des Chartrons où je joue dans des comédies de boulevard.

Mais je peux partir en tournée dans toute la France. En ce moment, je suis sur Paris avec Yves qui a souhaité y présenter sa pièce la vie rêvée des philosophes. En parallèle, j’ai passé une audition pour jouer le rôle de Claudius dans Hamlet.

J’interviens dans une structure qui s’appelle le Théâtre sur mesure.  Elle propose un outil théâtral qui, au travers de scénettes, est utilisé pour mettre en avant des problématiques ou des sujets qui peuvent interroger au sein de l'entreprise. Un intervenant, au travers des situations présentées fait réagir les membres de l’entreprise sur des sujets comme la violence, la discrimination, le harcèlement, afin de faire de la prévention et d’apporter des solutions grâce au dialogue qui s’instaure. C’est très intéressant car nous amenons par ce biais des émotions qui ne touchent pas forcément par le canal de la raison mais induisent une prise de conscience émotionnelle qui amène les gens à trouver des solutions aux problèmes posés.

 

— Vous avez suivi plusieurs formations de clown ?

Au conservatoire, au cours d’un stage, j’ai découvert l’univers du clown. J’ai eu un véritable coup de foudre. C’est une autre approche du jeu théâtral.  Au théâtre, dans une pièce donnée, les comédiens sont en partie contraints par des caractéristiques voulues par l’auteur du personnage qu’ils interprètent. Le clown lève le voile sur une partie de nous-même qui ne s’exprime pas et quelquefois nous dépasse. Nous sommes surpris par ce personnage qui s’invite malgré nous.

Je ne me suis pas encore produit dans ce rôle-là. J’essaie de réfléchir à monter un spectacle. C’est dans mes projets.

 

 — Comment expliquez-vous que vous ayez souvent un rôle de médecin?

 — Souvent au cinéma, nous sommes pris pour ce que nous dégageons spontanément et le fait d’avoir été médecin ressort forcément dans ma physionomie et mes attitudes. C'est mon imprégnation, ma déformation professionnelle.

Un exemple : sur une série, j’ai passé une audition avec le directeur de casting pour un rôle de professeur dans un lycée. Quelques jours après, le réalisateur m’a appelé pour me dire « nous n’allons pas vous prendre pour le rôle du professeur mais pour celui du médecin ». Mon attitude correspondait plus à l’idée que le public se fait d’un médecin. J’ai pu apporter quelques nuances dans le jeu d’acteur et sur le vocabulaire à utiliser au moment où je devais analyser les résultats d’une radio. 

— Votre formation de médecin psychiatre vous fait-elle voir la posture de l'acteur différemment ?

Il est possible d’imaginer que le fait d'être acteur c’est suivre une sorte de thérapie.

Ce n’est pas forcément ce que l’on cherche, mais jouer quelqu'un d'autre peut conduire à un décalage par rapport à soi.

Ce décalage peut conduire à une réflexion sur des situations qui font écho à des événements de notre propre histoire. Cela se met plus en place pendant l’apprentissage du rôle. L’acteur peut être amené à réfléchir sur des situations qu’il a vécues en résonance avec ce qu’il est en train de jouer. 

 encadré

Le statut d’intermittent est acquis dès 507 heures de prestation effectuées dans l’année. Il permet ensuite l'indemnisation des périodes chômées par les Assedic du spectacle. Ces périodes chômées ne sont pas des vacances car elles permettent de consacrer à concevoir et monter des  projets, rencontrer des personnes.

Pièce écrite par Yves Cusset (photo de Y. Cusset) et spectacle ou les deux complices deviennent des personnages burlesques