Spectacle côté jardin
Avec un nom aussi percutant que HautsLesMots-HautsLesMurs, la troupe de théâtre béglaise annonce déjà le programme.
La scène sera une étendue d’herbe fraîche. « Le théâtre est vivant, annonce Rosa Palomino, la metteuse en scène professionnelle de la compagnie HautsLesMots dont le nom peut être raccourci en HLM, alors le cadre sera vivant aussi. » Les choses sont posées. « Lorsque j’ai créé, à Bègles, en 2014, la nouvelle troupe, poursuit-elle, ma volonté était de casser les murs, de mieux respirer et d’aller vers les spectateurs au lieu de les attendre et de leur demander un billet acheté à prix dissuasif. » C’est une façon de renouer avec l’esprit des troubadours, de retrouver la nature même du théâtre grec, celui qui se jouait dehors au cœur de la cité. Ce n’est pas un vœu pieux, d’autant que le passage du COVID a renforcé l’ambition clairement affichée d’adapter les pièces, de façon qu’elles soient représentées à l’extérieur.
Un théâtre décarboné
Rosa Palomino est la directrice artistique de cette troupe atypique qui fait valser les clichés. Aller au théâtre ce soir comme enfermés dans une boîte noire ourlée d’épais rideaux en velours rouge, c’est exactement ce qu’elle ne veut pas. « Nous jouons dans des cours, des jardins, des lieux publics. Et s’il le faut, on partage l’espace. » Ainsi un soir, alors que la troupe avait prévu de jouer dans un jardin de Saint-Loubès, elle apprend, qu’à la même heure, aura lieu la diffusion d’un match de rugby. Changement de programme, Rosa avance l’heure du spectacle afin de faire installer un écran géant pour que tous les habitants y trouvent leur compte. Elle affirme un parti pris, celui « d’un théâtre politique, féministe et ancré dans les sujets de société actuels, un théâtre décarboné aussi ! ». Les décors coûtent cher, alors il y en a peu ou pas.
Des êtres désorientés
Le titre des pièces choisies résonne avec sa conception artistique : Les gens ordinaires de Jean-Philippe Ibos présente des tableaux qui mettent en évidence les problèmes de personnes prises au hasard dans la société, des êtres désorientés, en crise, qui cherchent un sens pour sortir de leur malaise. On peut citer aussi Building, d’après une pièce de Leonore Confino, qui détaille le quotidien corrosif d’une entreprise qui saisit le Président autant que les hôtesses, les chargés de communication ou les agents d’entretien. « C’est le crash annoncé d’un burn-out collectif. Ce sont des sujets d’actualité crue qui me parlent. » ajoute-t-elle.
Le second Souffle d’après Tiago Rodrigues propose l’envers du décor théâtral en mettant à l’honneur un personnage désormais disparu de la scène, la souffleuse. C’est l’histoire de l'une d’entre elles qui se remémore des épisodes drôles ou déchirants, elle la femme invisible cachée derrière le trou du parquet sur lequel les acteurs s’agitent. Dans le texte, il est écrit qu’il faut prendre le « risque de pousser les murs et de parler partout ». Et Rosa d’enchaîner : « Est-ce que c’est la pièce qui révèle ce qui est déjà là, ou c’est moi qui inconsciemment choisit la pièce ? », la frontière est ténue.
Prêts à être bousculés
Un projet aussi engagé réunit des comédiens et comédiennes soudés par une même passion et l'adhésion aux mêmes valeurs. Fidèles à leur cheffe d’orchestre, ils sont dix au total, devenus des amis dans la vraie vie et se plient aux méthodes ingénues de leur maître. Comment apprendre son texte ? C’est simple, en lavant les carreaux ! Se référant à la méthode préconisée par Tsilla Chelton, l’inénarrable Tatie Danielle, professeur d’art dramatique, il est recommandé d’apprendre en faisant le ménage ou en montant un château de cartes par exemple, de sorte que le texte seul ne soit pas un but obsessionnel mais qu’il colle à l’instant présent, ce qui consoliderait son apprentissage. Il faut dire que les comédiens sont plus proches du statut de professionnel que d’amateur car ils doivent arguer d’au moins dix années de performance sur scène avant d’être intégrés, du haut niveau en somme. Les répétitions sont exigeantes, chaque lundi de 20 h 30 à 23 heures pour des acteurs prêts à être bousculés. « Mais nous sommes là pour ça, exprime Sylvie Le Boîteux, trésorière et actrice fidèle. Nous savons que le jeu est exigeant et intense. Nous nous sentons souvent déstabilisés, parfois mis en difficulté, mais c’est source de très belles expériences vécues en commun. C’est cela qui nous rend heureux en fin de compte, conclut-elle. » Jouer aux quatre coins d’un jardin partagé plutôt que dans une salle formatée est un exercice qui demande une grande flexibilité. « Le décor est un partenaire de jeu », poursuit Sylvie Le Boîteux. « L’insécurité, c’est le début du jeu, explique, quant à elle, la metteuse en scène, l’acteur doit sans cesse se renouveler. » Le ticket d’entrée est de dix euros en général ou en prix libre au chapeau.
On peut comprendre que s’installer en zone de confort n’est pas la tasse de thé de Rosa Palomino. En elle a le besoin viscéral de se renouveler en permanence. D’où cette idée insolite d’organiser des lectures musicales dans les cafés de Bègles. Les chansons deviennent des textes à lire et leur mélodie disparait pour un nouvel accompagnement. Ainsi La nuit, je mens de Bashung est lue sur la musique d’Il était une fois dans l’Ouest d’Ennio Morricone. Les Gens qui doutent d’Anne Sylvestre sont bercés par Amir. Fusée de détresse du rappeur Davodka est déclinée sur Chopin. Le théâtre hors les murs sait aussi faire déménager la chanson.
Encadré
Rosa Palomino, véritable passionnée
Professeur d’art oratoire et metteuse en scène professionnelle, Rosa a été pendant plus de vingt ans la directrice artistique du Théâtre de l’Escale de Gradignan avant de monter sa troupe personnelle HLM. À la recherche d’expression à l’air libre, elle a déjà donné des représentations à la Maison d’arrêt de Gradignan et dans des hôpitaux. Elle a même reçu le Prix de la Fondation de France en faisant jouer ensemble des collégiens et des résidents d’EPHAD après un travail commun de plus d’un an, une façon de concrétiser son enseignement au collège et au lycée Saint-Genès de Bordeaux, dans l’option théâtre. Elle a plus de deux cents pièces à son actif et propose ponctuellement des ateliers master class. Son dernier rêve en date est de créer un théâtre de verdure dans sa propriété à la campagne, afin d’aller vraiment au bout de ses idées.
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