Le théâtre terre d'accueil
Wahid Chakib et Maeion Lopez de Rodas
Par Floréal Daniel
L’enfance du monde sur le plateau du TNBA ou comment contribuer à intégrer des collégiens allophones par le théâtre
Dans son bureau dont les fenêtres offrent une vue plongeante sur la place Pierre Renaudel et l’église Ste Croix, Marion Lopez de Rodas, chargée des relations avec le public au TNBA 1 et Wahid Chakib, comédien et metteur en scène évoquent le festival « Scènes d’accueil » dont le but est l’intégration par le théâtre de collégiens primo arrivants allophones, et dont la 19e édition aura lieu en mai prochain.
Chaque année, donc, sur la scène nationale du TNBA, devant une salle comble et sous la direction du metteur en scène Wahid Chakib, des adolescents venus des quatre coins du monde, qui ne parlent français que depuis quelques mois se verront capables, puisant dans leur histoire singulière, d’entremêler poèmes, contes et extraits de grandes pièces du répertoire comme autant de traits d’union entre différents pays et une variété de langues.
Une aventure théâtrale
Ils sont originaires d’Afrique, d’Asie ou d’ailleurs, scolarisés et inscrits au sein de l’Unité pédagogique pour élèves allophones arrivants (UPE2A) 1. Sont considérés comme élèves allophones nouvellement arrivés (EANA), des élèves nés à l'étranger dont la langue maternelle n'est pas le français. Les UPE2A permettent aux EANA non ou très peu scolarisés antérieurement d'apprendre le français et d'acquérir les prérequis scolaires indispensables.
Les élèves qui entrent dans le dispositif UPE2A ont la chance (et l’obligation) de participer à une véritable aventure théâtrale grâce au dispositif « Scènes d’accueil » 2 créé par Wahid Chakib il y a près de vingt ans, et qui vise à faciliter, grâce au théâtre comme facteur d’intégration, l’appropriation de la langue et de la culture de leur pays d’accueil.
Marion Lopez de Rodas est consciente du parcours difficile de ces adolescents « Ce sont toujours des parcours très émouvants pour ces enfants qui ne maîtrisent pas la langue et qu’il faut sensibiliser au lieu, à la pratique. Nous les choyons au TNBA. »
Cette année, sur la quinzaine d’établissements scolaires bordelais (publics), sept ont été retenus 3, ce qui représente un nombre d’élèves important (plusieurs dizaines chaque année). Les classes (de la sixième à la troisième) sont mélangées et les enseignants sont très impliqués dans l’accompagnement du projet et le choix des textes. Wahid Chakib propose aux jeunes des spectacles courts (environ 15 minutes) et, à raison de deux heures par semaine, organise et dirige les répétitions. « Réceptifs, ouverts, sensibles, les jeunes prennent contact avec les exigences de la parole, du corps, du texte, du personnage, de la situation témoigne-t-il. En un mot : du jeu théâtral. Tous les cours sont orientées en ce sens. C’est durant leur formation qu’ils prennent conscience de l’acteur qu’ils peuvent devenir, de même que de leurs forces et faiblesses. »
Une fonction éducative
Wahid Chakib évoque le parcours singulier qui l’a conduit du quartier Essaknia à Kénitra (Maroc) aux grands rendez-vous culturels bordelais. Diplômé de l'Isadac 4, il obtient en 1993 une bourse du gouvernement français qui lui fait traverser la Méditerranée pour continuer ses études à l'Université de Bordeaux 3. Titulaire d’un DEA consacré au « théâtre Jeune public » et après un passage au TNBA, il encadre, depuis 2008, la compagnie de l’Incertitude, troupe du CAES du CNRS 5 à Bordeaux.
On ne comprend l’action de Wahid Chakib en faveur de l’intégration des jeunes que par un évènement fondateur. « Le premier contact que j’ai eu avec le milieu scolaire a lieu en 1999 lors d’un atelier théâtre au Collège Édouard Vaillant, à Bordeaux. Après cette expérience de la misère sociale de ces enfants d’origines diverses, parlant mal le français, j’ai eu la conviction que le théâtre pouvait, devait même, avoir une fonction sociale et éducative. »
Considérés comme des artistes
Le TNBA a un partenariat historique avec les Scènes d’Accueil. Dès la troisième année d’existence de ce programme, le théâtre, sous la direction de Dominique Pitoiset, lui offre son plateau. Ce partenariat s’est renforcé sous les directions successives de Catherine Marnas (2014-2023) et de Fanny de Chaillé.
« Les scènes d’accueil offrent aux jeunes une ouverture sur le monde du théâtre, précise Marion Lopez de Rodas. Quatre jours durant, avant les filages, la générale et la restitution finale de leur spectacle, ils découvrent les coulisses, les loges, la scène. Ils se familiarisent avec les métiers du spectacle : techniciens des lumières, régisseurs, costumiers... et quand ils ont le grand plaisir de choisir leur costume, ils se sentent considérés comme des artistes. »
Chaque année à la fin du mois de mai ou début de juin, les élèves se produisent sur la scène du TNBA. Le spectacle est gratuit. La salle comble. Sur le plateau, de nombreux accents exotiques rappellent la pluralité des nationalités représentées. Des enfants du bout du monde se donnent la réplique.
Le succès et le nombre de participants est tel qu’il a fallu scinder les représentations en deux parties de deux heures chacune, afin de pouvoir accueillir dans la salle Vauthier, les familles des collégiens qui viendront assister au spectacle, les anciens élèves et plus généralement, un public nombreux et fidèle à ce rendez-vous annuel.
Les anciens élèves gardent un souvenir marquant de cette expérience unique qui leur a permis de monter sur les planches d’un grand théâtre pour chanter, danser, jouer une œuvre théâtrale travaillée tout au long de l’année. Beaucoup reviennent à chaque édition du festival, comme spectateurs cette fois, avec nostalgie, assister aux spectacles des Scènes d’Accueil.
Et ensuite ? Après avoir quitté le collège, les élèves ont la possibilité de choisir une option théâtre au lycée ou de bénéficier du stage gratuit offert par le TNBA et l’école du TNBA aux jeunes de 17 à 24 ans. (Cf. l’article de Monique Etchebeheïty dans ce numéro 137 de L’Observatoire)
Dans un film tourné en 2020 (année du COVID) où, pour des raisons sanitaires, les spectacles n’ont pu avoir lieu, les élèves témoignent de ces moments de grâce où sur une scène prestigieuse et devant un public enthousiaste, ils ont été de vrais acteurs de théâtre.
« C’était incroyable ! je n’attendais pas qu’en allant performer ici on aurait senti toutes ces émotions. J’ai adoré, je me suis sentie libre... »
(1) Les élèves peuvent bénéficier de l'UPE2A pendant une année à raison de 14 heures par semaine sur un an et sur deux ans pour les élèves NSA.
(2) Ce dispositif unique en France est une action phare de l’Association du Lien Interculturel, Familial et Social (ALIFS). Le projet est soutenu par la Direction régionale des Affaires culturelles (DRAC), la Région Nouvelle Aquitaine, le Département, la Cité éducative, le Centre Académique pour la Scolarisation des élèves Allophones Nouvellement Arrivés et des Enfants issus de Familles itinérantes et de Voyageurs (CASNAV).
(3) Collèges Édouard-Vaillant, Léonard-Lenoir, Victor-Louis, Gisèle-Halimi, Magendie, Cassignol, Jules Ferry.
(4) Institut supérieur d'art dramatique et d'animation culturelle (Rabat) de 1988-1992
(5) Comite Action Entraide Sociale du CNRS
Encadré :
Un chevalier aux commandes
Après un engagement de plus de vingt ans, Wahid Chakib est aujourd’hui chargé de la coordination artistique et de l’enseignement du théâtre dans une trentaine d’établissements scolaires où, comme spécialiste du théâtre jeune public, il se donne pour objectif de réfléchir sur l’art et la manière dont il désire s’engager en éducation.
« Le théâtre est un art vivant qui doit être mis en pratique comme une ressource éducative de premier plan, témoigne Wahid Chakib. Il ne faut pas craindre de faire jouer les élèves, de les faire se divertir en assistant à des spectacles théâtraux. L’aspect ludique étant le premier principe pédagogique. »
Cet engagement lui a valu d’être promu, fin 2025, Chevalier des Arts et Lettres pour son action en faveur de la transmission artistique et du dialogue culturel. La médaille lui sera remise, du reste, le 22 mai 2026, sur la scène du TNBA lors de la clôture de la 19e édition des Scènes d’Accueil.
« Cette distinction, je veux la partager avec tous ceux que j’ai accompagné depuis les années 1990 : habitants de quartiers, lycéens, enseignants, collégiens et amis… Cette distinction me donne la force de continuer. La République m’honore. »
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Légende : Wahid Chakib et Marion Lopez de Rodas.
© Crédit photo : FD.
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Légende : Wahid Chakib dirigeant les élèves allophones dans une scène du « Le Malade imaginaire ».
© Crédit photo : Laurent Theillet/SO
Wahid Chakib, à gauche et les élèves du lycée François Magendie
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