Le jeu change la donne

Stéphanie Pin

Toute la troupe réunie pour fêter les trente ans( photo Stéphanie Pin)

 

 

Par Dominique Beutis

 

Stéphanie Pin et sa compagnie Donc Y Chocs proposent un théâtre participatif où le public monte sur scène, ouvrant la représentation à la réflexion collective et au débat citoyen.

 

Formée au conservatoire classique, Stéphanie Pin a choisi un chemin exigeant et engagé : après dix ans de pratique du Théâtre de l’Opprimé (lire par ailleurs), elle fonde en 1994 sa compagnie bordelaise, convaincue que le théâtre se vit collectivement.

« Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs », écrivait Shakespeare. Partant du principe que chacun joue un rôle social et peut se retrouver dépassé par certaines situations, le théâtre forum - qu’elle développe dans les écoles, associations et institutions locales 1 - invite le public à devenir pleinement acteur de la représentation. Il ne s’agit plus seulement de regarder la scène, mais de l’interrompre, la rejouer et en explorer plusieurs alternatives. Ainsi, le « spect-acteur » engage son expérience, sa parole et ses émotions. Sur scène, l’intime rencontre le communautaire : un vécu personnel ouvre un espace de réflexion collective.

 

— L’Observatoire : En quoi le théâtre forum se distingue-t-il du théâtre classique ?

— Stéphanie Pin : Le théâtre forum abolit la frontière traditionnelle entre scène et salle. Le spectateur n’est plus un témoin passif : il intervient, questionne et explore. Ce processus ouvert transforme des situations souvent marquées par l’injustice, la domination ou l’oppression. La scène devient alors un espace d’exploration et d’intelligence collective au service de l’émancipation et du débat social. L’expérimentation est essentielle : une idée qui semble bonne n’est pas toujours efficace, et il faut souvent tester plusieurs options pour trouver la plus adaptée.

 

— Pourquoi avoir créé la compagnie Donc Y Chocs ?

Jeune comédienne, j’ai découvert le Théâtre de l’Opprimé lors d’une représentation auprès de lycéens. Sceptique, j’imaginais mal un théâtre participatif. Mais voir comment les jeunes s’emparaient de l’outil, prenaient le débat à cœur et intervenaient sur scène m’a tout simplement sidérée. À la suite de cette représentation, la compagnie m’a proposé de rejoindre son équipe et de me former au Théâtre de l’Opprimé. Après dix ans de travail avec eux, j’ai pris la relève en créant la compagnie Donc Y Chocs, qui met en pratique les techniques du Théâtre de l’Opprimé, notamment le théâtre forum.

Aujourd’hui, elle rassemble onze comédiens et deux administratrices, tous engagés pour faire vivre ce théâtre participatif auprès des publics bordelais et métropolitains.

 

— Comment se construit un spectacle de théâtre forum ?

— Nous sommes d’abord sollicités par un partenaire qui précise la thématique de l’intervention. Nous réalisons un travail d’observation et de rencontres pour comprendre les pratiques et les enjeux des personnes concernées, et définissons un cahier des charges précis. Ensuite, nous préparons les situations à présenter, que nous soumettons au partenaire pour ajustements. Petit à petit, nous affinons avant les répétitions finales et la représentation. Nous avons un catalogue de situations déjà créées, mais privilégions les adaptations propres au partenaire.

— Comment le « spect-acteur » transforme-t-il le débat ?

— Dès le départ, les règles sont expliquées par le facilitateur ou « joker ». Les comédiens jouent d’abord la scène une première fois, sans interruption. Puis elle est rejouée. Les participants peuvent alors intervenir à tout moment en disant « stop » si quelque chose ne leur convient pas ou qu’ils identifient un blocage. Un débat s’instaure ensuite : comment analyser la situation et quelles transformations seraient possibles ? Une personne du public teste la proposition retenue sur scène, puis le débat reprend pour aller plus loin ou affiner la solution. Le processus continue ainsi, proposition après proposition, jusqu’à ce que différents chemins et propositions aient été explorés.

 

— Quelles problématiques sociales traitez-vous le plus souvent ?

— Nous travaillons principalement sur les discriminations - sexisme, homophobie, racisme - et les violences faites aux femmes. En milieu scolaire, le harcèlement entre élèves constitue une problématique centrale. Nous abordons aussi la parentalité, l’insertion professionnelle. Nous traitons de la prévention des chutes à domicile, des enjeux liés aux aidants, professionnels ou familiaux . Nous intervenons auprès des professionnels de l’aide à domicile et développons aujourd’hui des actions auprès de jeunes en formation dans ces métiers.

Chaque intervention s’appuie sur des vécus concrets et favorise l’implication active des participants.

 

— Lesquelles sont les plus difficiles à aborder ?

— Ce ne sont pas tant les thématiques qui posent problème, mais le public auquel nous nous adressons. L’intervention doit concerner directement les participants pour fonctionner. Par exemple, avec le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP), nous travaillons auprès de personnes condamnées pour des violences intrafamiliales. Pour un public captif, le processus demande plus de préparation et de pédagogie, mais reste très riche pour le débat et l’expérimentation collective.

 

— Ce théâtre peut-il changer les regards ou comportements ?

Nous ne formulons aucun jugement : nous avançons ensemble, nous apprenons les uns des autres. Même lorsque le public se montre réticent, le fait de ne pas lui imposer de modèle mais de construire collectivement les solutions facilite l’ouverture et la participation. Nos comédiens sont formés à l’improvisation, mais c’est le ressenti qui guide le travail : comment l’écouter et s’en servir comme point d’appui. Les retours positifs - sur le fait de passer de spectateur à acteur, capable d’agir plutôt que de subir - montrent que ce théâtre transforme profondément les regards et l’expérience de chacun. 

 

Pourquoi est-il nécessaire aujourd’hui ?

— Il est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que notre société tend à isoler les individus, à privilégier l’individualisme. Ces espaces de parole et d’action collective permettent de recréer du lien, de redonner confiance en nos capacités à comprendre et agir. Ce qui me touche le plus, c’est de voir le groupe s’approprier un sujet, s’écouter, prendre en compte les émotions de chacun, sortir des carcans et des étiquettes sociales. À chaque représentation, naît quelque chose de profondément humain : un partage vivant d’expériences, de ressentis et de réflexions. C’est ce lien authentique, cette capacité du théâtre forum à rendre le public acteur de sa propre expérience, à transformer la relation aux autres, qui montre toute la nécessité de cette pratique aujourd’hui.

 

1 Enseignement primaire, secondaire et universitaire ; Carsat Aquitaine, Caisse d’Allocations Familiales ; Croix Rouge ; Centres sociaux et culturels notamment

 

Encadrés

Le Théâtre de l'Opprimé

Né au Brésil dans les années 1960, le Théâtre de l’Opprimé est conçu par Augusto Boal comme une arme de résistance face à la dictature. Contraint à l’exil, le metteur en scène s’établit en France et fonde en 1979 le Théâtre de l’Opprimé à Paris.

Toujours actif, ce lieu offre un dispositif aux outils variés dont le but est d'agir sur le réel.

Le Théâtre-Forum : technique la plus connue, où le public monte sur scène pour expérimenter des alternatives à une situation d'injustice. Le Théâtre-Invisible : une scène jouée dans le quotidien (rue, lieux de vie) devant un public qui ignore la fiction, pour susciter un débat spontané. L’Arc-en-ciel du Désir : approche qui explore les oppressions "intériorisées" (peurs, blocages personnels) pour les transformer collectivement.

 

Spectacles et projets — Donc Y Chocs

  • TOM : spectacle de théâtre-forum miniature, plonge les enfants dès 8 ans dans la cour d’une école primaire. À travers marionnettes et miniatures, ils observent tensions et harcèlement, et peuvent tester différentes façons d’agir sur les relations. L’expérience mêle observation, interaction et réflexion collective.
  • Théâtre de l’Opprimé Invisible « TOI » : les personnes présentes ne savent pas que la scène est fictive ; leurs réactions instinctives autour de la problématique abordée sont ensuite analysées et débattues avec elles.
  • Projet européen : la compagnie prépare aussi un projet réunissant jeunes Français et Allemands pour créer un spectacle. Ces rencontres explorent comment dépasser les différences culturelles et agir collectivement face à la montée des pensées radicales. 

Toute la troupe réunie pour fêter les trente ans