Drôle de rôles
François Dubet ( photo Etienne Morin)
Par Etienne Morin
La vie sociale ne serait-elle qu’un grand théâtre où chacun jouerait son rôle ? C’est une des visions que propose la sociologie.
François Dubet, sociologue, professeur émérite à l’université de Bordeaux montre son regard sur la manière dont interagissent les personnes pour construire le jeu social.
— L’Observatoire : Comment la sociologie traditionnelle conçoit-elle les rapports sociaux ?
— François Dubet : Dans la sociologie fonctionnaliste, le système domine les individus. Les individus sont des automates qui subissent à travers un processus qu’on appelle la socialisation des manières de se comporter. Cette conception de la vie sociale est par exemple celle d’Émile Durkheim[1], qui a écrit l’essentiel de ses livres à Bordeaux. Pour d’autres sociologues, il y a une classe dominante qui impose des comportements à des dominés.
— Quand une rupture se produit-elle?
— Cette conception de rapport dominants/dominés demeure chez certains sociologues. Mais Erving Goffman introduit une autre manière de concevoir les choses. Il avait passé un an dans un hôpital psychiatrique en jouant les infirmiers pour observer le comportement des acteurs, que ce soient les patients ou les soignants. On a une illustration de cela dans le film de Milos Forman Vol au-dessus d’un nid de coucou : une personne normale fuit la justice et se réfugie dans un hôpital psychiatrique. Pour y rester, elle joue le fou, mais à force de jouer, elle devient folle. On peut devenir aussi le rôle qu’on joue.
Goffman offre une représentation de la vie sociale comme si elle était un théâtre. Les acteurs jouent un rôle. Ils se réinventent en fonction de la situation. Le rôle est adaptatif.
— Pouvez-vous donner un exemple d’interaction et d’adaptation des rôles ?
— Deux personnes se croisent sur un trottoir étroit. C’est vraiment une action du quotidien qui met en scène de multiples interactions : qui passe à droite ? Qui passe à gauche ? Quelqu’un descend-t-il du trottoir ? Est-ce le plus jeune qui descend du trottoir ? Est-ce le monsieur parce qu’il laisse priorité à la dame ? À chaque fois, les acteurs inventent une scène et construisent leur rôle en s’adaptant à la manière dont l’autre va jouer le sien. Et l’étonnant, c’est qu’il y a peu de gens qui se heurtent en se croisant !
— Chacun joue donc un rôle en permanence dans la vie sociale ?
— Pendant quelques années, je me suis fait nommer comme professeur en cinquième/quatrième. Pour être professeur, il faut vraiment faire du théâtre : mimer le sérieux, la colère, la sévérité, l’humour, le jeu… Et celui qui ne sait pas jouer le théâtre qu’attendent ses élèves ne parvient pas à faire passer son message. Par ailleurs, la manière de « jouer » le prof a considérablement changé. À la fin du XIXe siècle, le professeur était le représentant de la République. Dans les années 1950, c’était celui qui savait : « sortez vos cahiers, je vais vous dicter la leçon ». Les élèves renâclaient, mais ils acceptaient l’autorité et ils jouaient leur rôle d’élèves mêmes s’ils étaient révoltés. Essayez aujourd’hui d’enseigner comme cela : le prof comme représentant de la République, les élèves vont vous rire au nez ! Le prof qui impose sa science : il est en permanence exposé au fait que les élèves vont vérifier ce qu’il affirme. Aujourd’hui, le rôle est refabriqué en permanence, le prof doit s’adapter aux élèves, les élèves doivent s’adapter au prof et on va coconstruire les rôles par un ajustement permanent. Rien n’est écrit, c’est le triomphe de la commedia dell’arte [2]. C’est ce qui permet le mieux de décrire le jeu social d’aujourd’hui.
— Qu’est-ce qui a profondément changé ?
— Dans les années 1950 et 1960, la démocratie n’était pas menacée. Le parti communiste faisait la révolution le dimanche, la bourgeoisie avait peur, mais tout le monde partageait le sentiment du progrès : de plus en plus de gens allaient au lycée, avaient une voiture ou du chauffage… Les rôles étaient écrits.
Aujourd’hui, ce sentiment de progrès a disparu dans la société, et au contraire, on a l’impression que tout recule. On fait des études, et individuellement, ça permet de progresser ou au moins de ne pas reculer dans l’échelle sociale, mais collectivement, la valeur des diplômes diminue. Et puis on joue des rôles contradictoires : on consomme des produits chinois mais on critique le libéralisme, on a peur de l’avenir écologique de la planète mais en même temps on part en vacances en avion. Il y a une culpabilisation générale des comportements : on a l’impression de n’être jamais à la bonne place dans son rôle social.
— Est-ce lié à une évolution des clivages sociaux ?
— Les clivages sociaux ont changé parce que les rôles sociaux ont changé. Comme je disais tout à l’heure, autrefois on avait les dominants et dominés - grosso modo, la bourgeoisie et la classe ouvrière. Aujourd’hui, le jeu social est beaucoup plus complexe. Je crois que le clivage central passe maintenant entre ceux qui ont un diplôme et ceux qui n’en ont pas. L’importance du diplôme en France est incroyable : on est diplômé toute la vie, et même au-delà. Je suis toujours surpris par les annonces nécrologiques où les diplômes de la personne décédée sont cités : « Monsieur Untel est décédé, mais diplômé de polytechnique » ! Dès lors, ceux qui n’ont pas de diplôme se sentent méprisés, ce qui explique qu’ils votent pour un candidat qui n’a pas fait d’études, parce qu’ils se reconnaissent en lui. Il y a une culpabilité à avoir raté ses études : ceux qui sont en bas de l’échelle sociale sont les vaincus du système, et en plus ils se sentent responsables de leur échec : « si je n’avais pas fait l’andouille en classe, je n’en serais pas là… ». C’est la raison pour laquelle il y a autant de colère, de ressentiment, voire de la haine dans la société. Donc sur la scène sociale, tout peut se passer de façon inattendue : là aussi c’est la commedia dell’arte.
— Cela ne s’explique-il pas par une complexification du jeu social ?
— En plus du clivage diplômé/non diplômés, il y a un grand nombre de minorités qui réclament une reconnaissance de leur statut parce qu’elles se sentent opprimées : les femmes, les homosexuels, les descendants d’immigrés… On pourrait citer beaucoup de minorités qui objectivement ont des raisons de penser qu’elles sont désavantagées et veulent être reconnues comme telles. Mais en même temps, elles réclament l’égalité des droits et les deux revendications sont incompatibles.
Tout cela fait une scène sociale avec des rôles extrêmement complexes et des rôles tout à fait inattendus. Jusque dans les années 80 on pensait qu’on pourrait trouver une solution pour unifier toutes ces demandes contradictoires. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus pessimiste.
[1][1] La sociologie est une discipline créée à la fin du XIXe siècle dont l’un des fondateurs est Émile Durkheim, dont l’essentiel de l’œuvre a été écrit à Bordeaux, à proximité de la barrière saint Genès.
[2] Dans le théâtre, les rôles sont écrits. Il reste à l’acteur une marge d’interprétation, mais il ne réinvente pas le texte. La commedia dell’arte est une improvisation permanente, dans laquelle les acteurs jouent un rôle fixe mais improvisent les interactions. On ne sait jamais où ira la pièce. Les acteurs jouent avec des masques, sauf les amoureux.
Dans ce film Jack Nicolson joue le rôle P. McMurphy, détenu de droit commun, qui voulait échapper à la justice, simule la folie.
Erwing Goffman, sociologue américano canadien(1922-1982)
L'Observatoire
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