Une société savante
L’Académie Montesquieu est la plus jeune des académies bordelaises, son président parle de son origine et de son fonctionnement.
Par Roger Peuron
Il existe à Bordeaux deux académies : l’Académie nationale des sciences, belles lettres et arts de Bordeaux et l’Académie Montesquieu. Si la première de ces sociétés savantes est assez connue, il n’en est pas de même de la seconde. Aussi, pour en savoir davantage L’Observatoire a rencontré, Michel Colle [1], son président depuis novembre 2024 et, au préalable, son secrétaire perpétuel de 2012 à 2024.
— L’Observatoires : Quand et pourquoi l’Académie Montesquieu a-t-elle été créée et comment est-elle gérée ?
— Michel Colle : lors de l’inauguration, en 1938, à La Brède d’un monument pour honorer Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, un certain nombre d’auteurs et d’intellectuels bordelais, par ailleurs amis, ont souhaité créer une association des Amis de Montesquieu. Pendant la Seconde Guerre l’idée est abandonnée jusqu’au 9 janvier1945 qui voit le dépôt des statuts de la nouvelle association. En 2025, l’Académie a fêté ses 80 ans. Une personnalité se dégage pour sa création, le Dr Jean-Max Eylaud qui en fut la cheville ouvrière. Il présida l’association pendant 32 ans. Ils étaient à l’origine vingt membres réunis par : le gout du régionalisme et de la littérature régionale, le gout de la vigne et du vin et, bien sûr, un intérêt pour Montesquieu. Plusieurs d’entre eux s’étaient de plus engagés dans la Résistance. Aujourd’hui, l’Académie, association loi 1901, est dirigée par un binôme : la secrétaire perpétuelle et le président qui, contrairement aux académies nationales, ne change pas tous les ans. En 80 ans d’existence de l'Académie, je suis seulement le sixième président.
—Quels sont les liens entre les deux Académies ?
—Aujourd’hui la relation est cordiale. L’Académie Montesquieu reconnaît l’antériorité de l’Académie nationale de Bordeaux qui date de 1712, et la respecte profondément. À noter que cinq membres de l’Académie Montesquieu sont également membres de l’Académie nationale. L'intention du Dr Eylaud était claire : « La réalisation de mes premiers projets [serait] de voir l'Académie Montesquieu considérée comme l'antichambre de l'Académie de Bordeaux. », écrivait-il en 1960. Mais la relation n’a pas toujours été aussi apaisée, en raison principalement de la question du siège. L’Académie nationale a été toujours hébergée par la municipalité dans des locaux de grande qualité, comme l’hôtel Jean-Jacques Bel initialement, puis l’Athénée, l’hôtel Ragueneau et aujourd’hui l’hôtel des sociétés savantes, place Bardineau, où elle dispose d’un siège extrêmement prestigieux. De son côté, l’Académie Montesquieu s’est réunie dans des locaux plus modestes, jusqu’à être hébergée maintenant et à sa grande satisfaction par les Archives départementales de la Gironde. Et pourtant, en 1976, la municipalité lui avait promis, comme siège, la demeure dans l'impasse de la rue Neuve de Jeanne de Lartigue, l’épouse de Montesquieu !
— Comment sont recrutés les membres ?
—Nous sommes 40 membres titulaires, comme dans toutes les académies en France, recrutés par cooptation. La personne intéressée doit être parrainée. Me concernant, j’ai été parrainé par le Pr Jacques Battin qui fut mon « patron » à l’hôpital des enfants. Pour illustrer le processus, prenons l'exemple du dernier membre reçu : Éric des Garets[2], parrainé par Patrick Rödel, professeur de philosophie. Éric ayant manifesté le désir d’intégrer l’Académie a été entendu par ses membres lors d’une réunion, en septembre dernier. Au cours de la séance suivante, en octobre, les membres ont constaté que cette candidature leur convenait. Le candidat de son côté appréciait la qualité des membres de la compagnie. Compte tenu de son parcours et de sa qualité, le candidat a été admis à l’unanimité lors de la réunion de novembre. Les membres sont élus à vie, mais il est possible de se retirer, en particulier pour des raisons personnelles. La personne devient alors membre honoraire et peut continuer à assister aux réunions. Actuellement nous avons sept membres honoraires. En plus, nous comptons des membres d’honneur qui sont des personnalités intéressées par nos travaux et les lauréats des Prix attribués par l’Académie.
—À propos de ces prix, pouvez-vous nous en dire davantage ?
—Tous les deux ans nous attribuons un prix, alternativement un Grand prix et un prix Jeune chercheur. Le Grand prix récompense une personnalité reconnue pour l’ensemble de son œuvre, en général consacrée au XVIIIe siècle. Le prix Jeune chercheur est attribué à un étudiant en fin de cursus universitaire pour un travail original. Dans les premières années les prix récompensaient des travaux autour de Montesquieu essentiellement, mais nous avons évolué, si bien que nous sommes aujourd’hui ouverts à des sujets complètement différents. Par exemple, le prix Jeune chercheur 2025 a été attribué à Ophélie Colomb, une jeune femme auteure d'un travail remarquable sur André Gide. La remise du grand Prix de l’académie Montesquieu se fait lors d’une réception dans les salons de l’Hôtel de ville.
—Que se passe-t-il habituellement lors de vos réunions mensuelles ?
—En début de chaque je donne des informations d’actualité liées à la vie de l’Académie. Ensuite, nous enchaînons avec une rubrique extrêmement appréciée « Une œuvre, un regard » : l’un des membres évoque son sentiment, ou même son émotion, devant telle ou telle œuvre, une peinture, une sculpture, un livre, un morceau de musique... On ne lui demande pas d’être un spécialiste du domaine concerné, mais de dire pourquoi il est ému devant cette œuvre. La discussion qui en découle fait toute la richesse de l’exercice. Enfin, une conférence, de 45 minutes à une heure, est donnée le plus souvent par un membre, parfois par une personnalité invitée.
Jean-Max Eylaud en 1938
Quand la Première Guerre mondiale éclate, le jeune Jean-Max Eylaud a tout juste 18 ans. Futur médecin, il est incorporé dans la 22e section d'infirmiers militaires. Démobilisé, il passe sa thèse de doctorat le 13 juillet 1921, puis installe son cabinet médical à Langon, où il exercera de 1922 à 1934. Il trouve le temps de passer un doctorat en sociologie concernant les assurances sociales, si bien que Adrien Marquet, ministre du Travail et maire de Bordeaux, le choisit pour mettre sur pied les Assurances sociales à Bordeaux. Quand naît le projet d’Académie Montesquieu, en 1938,, le docteur Eylaud, alors âgé de 42 ans, est à la fois médecin conseil des Assurances sociales à Bordeaux, écrivain et
[1] Michel Colle, médecin pédiatre-endocrinologue retraité. Passionné par l’histoire, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Vieux Bordeaux, ainsi que de biographies de Bordelais attachants : l’annaliste Pierre Bernadau, le chirurgien Pierre Guérin, le Dr Ernest Godard…
[2] Éric des Garets est président de La Mémoire de Bordeaux Métropole. Ancien directeur général adjoint des services au Conseil départemental de la Gironde, en charge de la culture, de l’environnement, du tourisme... Il est l’auteur de plusieurs livres sur le rugby, François Mauriac, le Bassin d’Arcachon…
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