Animalement vôtre

 

Le français serait-il une langue animale ? Jean d’Ormesson l’affirmait, l’espiègle écrivain semble avoir fait un émule.

 

Partager la journée agitée de Pierre Rossignol, c’est à la fois embarquer sur l’Arche de Noé et entrer dans la folle sarabande du carnaval des animaux.

 

Prise de bec

« Le réveil sonne, je me lève comme d’habitude. Une toilette sommaire et nu comme un ver, j’enfile un slip kangourou, pattes d’éléphant, pull tricoté Pingouin, veste pied de poule, chaussure Puma. J’ai dormi comme un loir. C’est frais comme un gardon et gai comme un pinson que je gagne la rue. Pas un chat, mais un temps de chien avec un froid de canard. J’avais des fourmis dans les jambes, le bourdon m’envahit. Tiens, voici les Renard, mes voisins, elle une vieille chouette, boa autour du cou, une langue de vipère, bavarde comme une pie. Cette grenouille de bénitier serait le corbeau du quartier. Lui, ce n’est pas un mauvais cheval, doux comme un agneau, mais fermé comme une huître. Leur fils, un drôle de zèbre, malin comme un singe et fainéant comme une couleuvre, la fille une oie blanche, plate comme une limande, des yeux de merlan frit, une araignée au plafond. Je monte dans ma Coccinelle, double une Panda, avant d’être bloqué dans la circulation, c’est une opération escargot, on avance comme des tortues, que fait Bison fûté ? Une Jaguar contourne les obstacles, le bolide a bien un tigre dans le moteur, mais c’est la coccinelle qui lui fait une queue de poisson. Le conducteur est connu comme le loup blanc, c’est Omar, le gorille du député avec son éternelle veste-léopard. On dit qu’il serait un peu maquereau et adepte de la pêche à la morue. Ce n’est pas un perdreau de l’année, pourtant les filles en pincent pour Omar. Rouge comme une écrevisse, il monte sur ses grands chevaux et m’abreuve de noms d’oiseaux, un comble pour un Rossignol ! Je ne suis pas une poule mouillée et je prends la mouche. Il est fort comme un bœuf et souffle comme un phoque, ma parole il a mangé de la vache enragée. Chat échaudé craint l’eau froide, je m’éclipse non sans réserver un chien de ma chienne à cet ours mal léché et j’ai une mémoire d’éléphant.

 

Du coq à l’âne

La route est libre, je vole vers mon rendez-vous en passant devant le défunt cinéma-théâtre où de vieilles affiches résistent au temps, La grande sauterelle, Serge Lama, Joe Coker. À ma gauche, le square où se bécotent deux tourtereaux, à droite, les vestiges d’un Mammouth qui n’écrase plus les prix. Me voici devant l’hôtel Ibis où je dois retrouver ma souris. Elle est jolie, des yeux de biche, un cou de cygne, une taille de guêpe, des jambes de gazelle, la grâce de libellule d’un ancien petit rat, elle n’est pas lourde dans mes bras. Je suis fier comme un paon, Hermine me rend chèvre, oui elle a vraiment du chien, d’ailleurs elle est de Morlaix. Je fais le pied de grue, le temps passe, elle ne vient toujours pas ma tête de linotte. Et si elle m’avait posé un lapin ? ça me met la puce à l’oreille, il y a anguille sous roche, quel blaireau ! Dans mon cafard, j’ai soudain envie de renouer avec Colombe, ma belle cougar. C’est insensé, je ne peux courir deux lièvres à la fois, ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Je regagne ma voiture et là horreur ! un papillon collé sur la coccinelle et pas piqué des hannetons, les poulets sont passés. Ah ! les vaches !

Écœuré, je pense à mon modeste compte à l’Écureuil, pigeon rêvé, j’ai adopté la politique de l’autruche quand les requins de la finance se taillaient la part du lion et nous faisaient manger la grenouille, lézarder au soleil des Caïmans, c’est pas pour moi. L’enseigne d’un Hippopotamus m’attire irrésistiblement, je me surprends à consulter la carte, je n’ai pourtant pas une faim de loup, mais après tout faire ça ou peigner la girafe. Et si je  prenais le taureau par les cornes en appelant Colombe, faute de grive on mange des merles ! Les larmes versées seraient-elles des larmes de crocodile ? Reste digne Pierre Rossignol, demain sera un autre jour, tu vas enfin retrouver tes patients habituels, toi, soigneur animalier au… zoo de Thoiry »

 

Claude Mazhoud