CQFD ( ce qu'il faut dire)

Dans le domaine du vivant «rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.»

 

Au diable les Cassandre qui claironnent à l'envi que notre langue s'appauvrit. Mr Larousse, expert émérite en la matière, nous annonce, pour la version 2017 de son dictionnaire, 150 mots nouveaux. Vous pourrez donc lire, par exemple : « On va pas s'ambiancer avec des trolls en présentiel au Fablab.» Si souci, reportez-vous à votre dico, le dernier bien sûr. Alors, notre langue, elle meurt ou elle change ?

 

Par mots et par siècles

Au XVIe siècle, à propos du mariage, Montaigne écrivait : « C'est un marché plein de tant d'épineuses circonstances qu'il est malaisé que la volonté d'une femme s'y maintienne entière long temps. » Excellente analyse, mais le sens des mots et même l’orthographe ont changé. Le « marché » en question serait une affaire et la « volonté » de la bonne volonté. Cent ans plus tard Madame de Sévigné s'adressait à sa fille à propos de voyage : « Si vous n'étiez point grosse et que l'hippogriffe fût au monde, ce serait chose galante et à ne jamais l'oublier que d'avoir la hardiesse de monter dessus pour me venir voir quelquefois. » Invitation on ne peut plus cordiale et affectueuse mais n'allez point vous méprendre sur le mot « grosse » ! Il s'agit moins de la silhouette que de l'état de Madame de Grignan, enceinte à cette époque. Au milieu du XIXe, Balzac conclut ainsi le destin d'un personnage clé de la Comédie Humaine : « Une jeune première le força d'aller à Paris demander à la science des remèdes contre l'amour et il essaya... » Suspense habilement ménagé, même si la « jeune première » prête à sourire, on n'a qu'une envie : découvrir la suite. Au siècle dernier, Boris Vian évoque son départ en vacances : « La fin des mois en r, confirmée par la venue de juin, je me suis rué dans un véhicule, muni d'un tas de roues et pompeusement dénommé chemin de fer électrique... » Frais, imagé, pétillant de vie. Enfin ! On s'y reconnaît un peu. Écoutez « Comme les temps changent » quand chante MC Solaar. « Rappeur nostalgique, néoromantique aux actions bucoliques. Avant, pour les gosses, les grands étaient des mythes, maintenant c'est les parents qui flippent. » On y parle de rappeur, de flipper mais la poésie est là derrière les mots et les sons.

 

Doigté et sigles

Aujourd'hui, on communique du bout des doigts, on maile, on textote. Charlotte, partie à l'autre bout du monde, envoie ce message à sa grand-mère : « Prenons un train de nuit, serons demain à Chiang Maï » Rapide, net et précis. Beaucoup plus facile à saisir que le SMS que Juliette tapote à son Roméo : « T'as K venir mob KC », le tout suivi d'un cœur. On voit naître un nouveau langage mais le cœur y est. Pas d'inquiétude pour notre belle langue, comme disait Montaigne « tout ce qui branle, ne tombe pas ». D'ailleurs raccourcis et sigles ne sont pas nés d'aujourd'hui. Vous connaissez tous le célèbre PS de Néron à Agrippine : « Mère, n'oubliez point mes allumettes. » ou celui de votre enfance : PS = Peu satisfaisant. KO, OK, NB, VIP. L’américain et le latin semblent se partager la vedette mais le français n'est pas en reste : UTL, PJ, EDF, ZUP, ZAC, PAF et tout un florilège de nouveaux venus. Pour repérer les vins, AOC et VP semblaient suffire. Alléluia ! De nouvelles appellations viennent de voir le jour : IGP, FVB, IVBD de quoi s'étouffer à la première goutte. Mais le temps presse, les noms composés sont longs à prononcer. Finis les Jean-Marie, Charles-Albert ou autres, place aux JM, CA ou PN pour le Père noël. Imaginez un instant un mariage entre la fille de DSK et le fils de NKM, comment appeler les descendants ? Tout bouge, les frontières tombent, les langues se métissent et s'enrichissent de l'autre. Les demoiselles au pair n'existent plus, elles font du woofing. On travaille en free-lance, on fait un break, on kiffe les teufs à condition de ne pas se faire pécho et les bobos ravis brunchent, ignorants du sens de leur appellation non contrôlée au-delà des Pyrénées. Vivante ! Riche du partage ! Colorée, musicale, en pleine évolution telle est notre langue ! Vous croyez vraiment que le temps ne fait rien à l'affaire ?

 

Dany Guillon