C'était le bon vieux temps!

Maquette d'une firme traditionnelle de Savoie réalisée par Jean Schneider
Maquette d'une firme traditionnelle de Savoie réalisée par Jean Schneider

La vie montagnarde au 19e siècle : nostalgie ou dure réalité ?

 

Le Clos Parchet (perché) : un village de Haute-Savoie, proche de Samoëns, situé à 1 000 mètres d’altitude. C’est là que Simone Déchavassine, enseignante retraitée et guide du patrimoine, se fait un malin plaisir de vous plonger dans le passé.

 

Simple et rationnelle

Simone et son mari ont créé, ici, chez eux, un lieu de mémoire, un écomusée. Leur ferme est perpendiculaire à la pente. Elle est bâtie sur l’adret, ce qui signifie au soleil. L’autre versant, c’est l’envers. Si réaliste qu’il semblerait que ses habitants viennent juste de sortir vaquer à quelques occupations quotidiennes. En bas, les caves. À l’arrière, l’entrée de l’immense grange aux murs de planches volontairement disjointes pour laisser passer l’air. Large porte double pour rentrer les charrettes de foin et les décharger à l’abri en cas de mauvais temps ou pour les réparer. Le niveau intermédiaire est réservé, d’un côté, aux animaux avec l’écurie pour le cheval – pas de bœufs pour les cultures car ils ne savent pas travailler sur les pentes – , l’étable avec une vache par habitant, un cochon, des lapins et des poules. De l’autre côté, c’est la partie réservée à la vie de la maisonnée. D’abord la cuisine avec son immense cheminée en trapèze où les jambons sont fumés. Autre fonction, elle permet à la chaleur d’aider le foin au-dessus à sécher. Puis la grande pièce, celle où la famille passe ses soirées à filer, raccommoder,  raconter des histoires, discuter, fabriquer ou réparer les outils, créer des objets en bois pour travailler ou pour les enfants. Tous les outils utilisés sont créés sur place. On n’en achète pas. Trop coûteux. Et on a tant le sens de l’économie. C’est aussi la pièce où l’on dort. Le lit des parents est étroit. Il faut se tenir chaud. Sous ce lit, un tiroir ouvert la nuit où dorment trois ou quatre jeunes enfants bien serrés à côté du berceau du petit dernier. Enfin, une pièce indépendante ouvrant uniquement sur l’extérieur pour un membre seul de la famille. 

Construire sans bourse délier

Des maisons, ceux qui sont propriétaires terriens en ont plusieurs. La bergerie dans les estives et la « maison d’en bas » au village. Ici les maisons ne coûtent rien. Les pierres, apportées par le courant à la fonte des neiges, sont ramassées au bord du torrent. La terre glaise qui les associe est facile à trouver. Quant au bois, destiné à réaliser la partie haute, la grange, il provient de leur propre forêt. Les arbres entiers sont coupés à l’automne, sève descendante, lune consultée. Il reste à construire après avoir fait sécher ce bois deux ans minimum afin qu’il ne se déforme pas au fil du temps. Et la main d’œuvre ? Elle est gratuite. Ce sont les voisins qui offrent leurs services. Et à leur tour, ils font appel à ceux qu’ils aident. Et si la maison brûle ou est endommagée ? Alors on se sert dans la forêt communale. C’est le droit d’affouage. Par goût et/ou par besoin, la solidarité est permanente en ce temps-là.

 

Un quotidien bien organisé

Lors des repas, les cendres sont stockées dans une fente au fond de la cheminée. Bois choisi avec soin pour réaliser un excellent détergent ! L’épicéa surtout car il contient plus de potasse. Chaque jour les soupes sont cuites. Du fromage maigre complète parfois ces solides repas. Fait avec le petit lait restant des quelques belles tommes que l’on a réalisées pour être vendues et qui, elles, sont riches en crème. Soupe aux trois repas quotidiens, avec un morceau de pain. Mais différentes à chaque fois ! Fierté bien modeste des mères et des grand-mères qui sont pleines d’imagination pour cette cuisine si simple. On la sert – avec un peu de viande le dimanche – dans les creux réalisés dans une épaisse planche. Un petit trou permettra, en enlevant le bouchon, de nettoyer chaque assiette. Aucun couteau à laver. Chacun a le sien sur lui. Il sert à tant de choses. En revanche, on utilise des cuillers et des plats. Après lavage et égouttage, ces derniers sont disposés dans le vaisselier prévu uniquement pour qu’ils finissent de sécher.

 

Une communauté solidaire

Le pain est, avec la soupe, l’essentiel du repas. Il est cuit chaque mois dans le grand four communal. Les cinq ou six voisins viennent avec leur pâte. Ils ont gravé leur signe dessus pour que leurs pains ne se mélangent pas avec ceux des autres. Comme l’explique Simone, le lait est transporté chaque jour à la fruitière, lieu où l’on fabrique le fromage. Quelle corvée ! Mais non, les hommes sont tous volontaires pour le porter, même si c’est sur le dos. C’est l’occasion de discuter avec les amis, de faire des rencontres, de boire un coup, de s’informer sur ce qui se passe dans la région. Et le sel ? On le porte dans un casse-dos. Guérande est trop loin ! Alors on va le chercher à pieds dans la vallée d’à côté, en Suisse où il y a des mines de sel, en passant par des sentiers discrets pour éviter les douaniers amateurs de taxes. Permanentes besognes qui semblent si normales.

 

Au rythme des saisons

En ce temps-là, pas de montre ni d’horloge. Au début de l’été, départ pour les estives, ces bergeries où l’on accompagne, pour quelques mois, les vaches impatientes de retrouver leurs pâturages et qui connaissent par cœur le chemin. Au printemps et en été, on engrange le foin pour six mois. Et s’il brûlait ? Alors on abrite les farines, le sel, les bijoux, le linge propre et les beaux vêtements dans le grenier, tout petit chalet situé à vingt mètres de la maison où sont gardés aussi les actes notariés. Souvent on s’y rapporte en cas de contestation lorsque les vaches vont brouter trop loin et que le voisin n’est pas content. Et pas facile de s’y retrouver. Encore aujourd’hui, entre 1 000 et 1 400 mètres, très peu de propriétaires sont capables de déterminer les limites exactes de leur propriété. Et la lessive ? Au printemps et en automne, deux lessives annuelles qui durent chacune…une semaine : la huitaine. Le linge sale, entassé dans la grange, attend d’être lavé. Hommes et femmes n’ont comme vêtement qu’une chemise jusqu’à mi-jambe. Plus un pantalon ou une jupe, un gilet, une veste…. Pas de sous-vêtements. Ils n’existent pas. Pas d’odeurs désagréables car les chemises sont en chanvre et le chanvre ne garde pas les odeurs. Les jours de lessive, les hommes font chauffer l’eau qu’ils vont déverser dans le cuvier. Ils brassent longuement le linge au moyen d’un bâton, puis font couler l’eau sale. Jusqu’à 20 fois. Ils remplissent et vident, utilisant de l’eau de plus en plus chaude, pendant 24 heures. Sans oublier à chaque fois de récupérer le sac contenant les cendres. La mousse aussi est gardée pour être réintégrée à chaque fois. Le lendemain, après avoir été travaillé au battoir, tout ce linge est rincé dans le torrent. Puis il est étendu le jour suivant sur la longue galerie située très haut sur la façade, exposée plein sud. C’est uniquement à ça qu’elle sert. Pas pour la décoration. Pas pour s’y installer. Enfin, quand le linge est sec, il est étendu sur l’herbe pour que la chlorophylle l’imprègne. Presque tous les vêtements des femmes sont noirs. Par mode ? Par goût ? Pas du tout ! Le deuil dure sept ans. La vie est si précaire. Elles choisissent ensuite le mauve ou le violet, si tout va bien…ou mieux. Sinon, le noir est de retour. Pour 7 ans !

 

Lent retour au présent

Après trois heures d’une visite passionnante, Simone, aidée par son amie Suzanne, sert à ses visiteurs un délicieux biscuit de Savoie. La pâtisserie locale ! Gâteau si léger, accompagné d’un jus de pomme bio exceptionnel. Et, en plus, elle s’excuse : « Désolée, du temps de mon mari, chaque soir il pressait lui-même ses pommes afin d’offrir à chacun une boisson maison de qualité. Moi, je n’en ai pas la force… ». Et elle ajoute : « Ce n’est pas la nostalgie qui m’anime et me pousse à continuer à recevoir des visiteurs. Ce lieu sollicite mon imagination depuis presque 40 ans. Il m’aide à raison garder. Le plaisir de partager. »

 

Alain Baudru

 www.le-clos-parchet.com