À la plage avec les guérilleros cubains

La plage de Cabo Ledo, pour s'isoler

Expatriés en Angola, dans les années 80, Francine et Jean, comme toutes les fins de semaine de l’été austral, s’étaient échappés de la capitale pour aller à la plage.

 

La plage de Cabo Ledo, au sud de Luanda, était connue seulement de quelques initiés, amateurs de surf et de solitude… À part un village de pécheurs à quelques encablures, il n’y avait personne à 100 km à la ronde.

 

Une plage idyllique

Surplombée par la route, elle semblait inaccessible, lovée entre deux collines austères. Les vagues sans cesse renouvelées, jaillissant des rochers, venaient lécher le sable blanc, dans un camaïeu de bleus ourlé d’écume.

Il fallait la mériter. Avant de trouver la piste caillouteuse, parfois impraticable après une pluie tropicale, il fallait parcourir les 130 km de route émaillés de contrôles militaires et d’ornières mais où on pouvait faire des rencontres étonnantes, un iguane au milieu de la route, un lion fuyant vers le couvert de la forêt, ou un éléphant à la recherche d’un point d’eau.

Tout cela ajoutait un parfum d’aventure à une banale journée de plage. Pas si banale que cela, car il faut l’avouer, c’était un lieu défendu, hors du périmètre autorisé par l’Ambassade de France.

La tentation toutefois était trop forte : nos amis, comme d’autres expatriés, n’hésitaient pas à braver cet interdit ; ce jour-là, ils étaient seuls avec leur fille, il n’y avait aucun risque de télescopage de planches de surf sur les vagues…

Les pêcheurs du village voisin étaient passés vendre leurs langoustes fraichement sorties de l’eau, elles finiraient sur le barbecue à l’heure du déjeuner.

 

Un pays en guerre civile*

De loin en loin, on entendait des détonations.

Nos aventuriers n’ignoraient rien du conflit après plus d’une année passée dans le pays. Ils s’étaient habitués à ces manifestations bruyantes qui avaient souvent pour seul objectif de faire savoir qu’on était en possession d’une arme. Ils savaient que les Français n’étaient pas la cible.

Dès l’indépendance, en 1975, cette ancienne colonie portugaise s’était installée dans la guerre civile, les deux principales factions indépendantistes revendiquaient le pouvoir.

Le pays était un des théâtres de la guerre froide. Les « pays frères » l’URSS, le bloc de l’Est et Cuba apportaient une aide à l’un des belligérants, l’autre étant soutenu par les États-Unis et l’Afrique du Sud.

Avant d’aller plonger dans l’onde rafraichissante, ils s’installèrent. Deux points noirs en haut de la piste crayeuse attirèrent leur attention. Des visiteurs à pied, ce n’étaient donc pas des amateurs de plage. Ils continuèrent à surveiller les deux silhouettes, les interrogations et l’anxiété croissaient au fur et à mesure qu’elles se rapprochaient. Soudain, il fut possible de les apercevoir plus distinctement, vêtues d’un treillis militaire avec une arme en bandoulière.

La quiétude fit rapidement place à l’angoisse et, après une brève concertation, ils décidèrent d’envoyer leur fille de 16 ans au large avec son surf, revêtue de sa combinaison. Ainsi il n’était pas possible de distinguer si c’était une jeune fille… Toutes sortes d’histoires pas très rassurantes se murmuraient parmi les expatriés sans qu’aucune n’ait pu être vérifiée. Il ne restait plus qu’à attendre les visiteurs. Au bout de quelques minutes interminables, ils accédèrent à la plage.

 

Un échange amical

« Amigos, n’ayez pas peur, ce sont les camarades qui s’amusent à tirer sur les oiseaux ». C’étaient des soldats du contingent cubain.

Ravis de cette rencontre inattendue, ils s’assirent devant un verre à l’ombre du parasol sans abandonner leur kalachnikov. En dépit de cela, l’échange fut très amical, on évoqua Paris, la tour Eiffel. Ils vantèrent les charmes de Cuba. Francine et Jean promirent d’aller dans leur pays plus tard...

Leurs nouveaux amis leur racontèrent qu’ils étaient auparavant au Cabinda**, pour assurer la sécurité des bases pétrolières américaines.

Oui, vous avez bien lu, en 1986, l’embargo n’était pas de mise en Angola ! Les militaires cubains gardaient les Américains. Vous pouvez constater que le réchauffement des relations américo-cubaines n’a rien de nouveau !

 

 Françoise Sohm 

 

* Le retrait progressif des 55 000 soldats cubains interviendra à partir de novembre 1988, après la reconnaissance par l’Afrique du Sud de l’indépendance de la Namibie. Après 42 ans de conflit, exsangue, l’Angola retrouvera la paix en avril 2002.

**Province pétrolière à l’extrême nord du pays