Kant bro, kant giz : 100 pays, 100 modes

Le costume breton : élément folklorique ou témoin culturel ?

 

 

 

Soazic est particulièrement heureuse en ce début du mois de juillet 1912 ! Sa mère a levé son costume. Elle va épouser Fanch dans quelques jours. Son épingle de pardon, trempée dans une fontaine sacrée, aurait-elle aidé à cette union, initialisée par le meunier, bazhvalan à ses heures ?

 

 

 

1870-1916 : une évolution notoire

 

Dans ce pays gläzic – bleu –, le velours chatoyant a remplacé le coton qui, lui, avait détrôné la toile de lin et de chanvre. Les broderies orange et dorées font aussi l’admiration des invités. Les châles superbes complètent l’habillement. Les hommes, eux, abandonnent progressivement le bragou braz – pantalon bouffant –. Soazic s’amuse à l’idée que les garçons « tourneront autour des filles ». L’expression est restée. Elles profiteront de cette opportunité afin qu’ils les connaissent mieux. Leurs robes racontent tant de choses : leur âge – boutons ouvragés –, d’où elles viennent –dentelles –, leur niveau social – broderies –. Et les coiffes ? En Bretagne, en ce temps-là, on ne sort pas « en cheveux ». Les femmes vivent avec le fer à repasser plein de braises et le bol d’amidon au coin du feu. Ici, à Pont-l’Abbé, c’est la coiffe haute de 36 centimètres, la plus spectaculaire, qui est portée. Faite de sept bandes de dentelle, c’est la bigoudenn. Elle a donné son nom à la région. Elle a évolué en hauteur en représailles, dit-on, à la décision de Louis XIV de raser des clochers dans la région. Que de travail, ces costumes procurent aux jeunes filles réunies en de multiples ateliers. Mais il y a tant d’autres coiffes bien différentes, comme celle de Pont-Aven, faite de délicates et admirables vagues de dentelle. Chaque bourg a ses jeux de broderies et ses couleurs.

 

 

 

1916-1970 : le costume est abandonné

 

Soazic ne sait pas encore que Fanch sera tué lors de la grande guerre. Elle élèvera seule Nolwenn leur fille. Tant d’hommes disparus, c’est le deuil qui s’installe durablement. On a d’autres préoccupations que le costume de fêtes et la langue. On ne craint plus l’Ankou (représentation de la mort). On le connait ! Les femmes, courageuses, travaillent alors durement. Ici comme ailleurs. Pour vivre, voire survivre. On manifeste bien contre les « Français » parfois, mais si rarement. Pour s’intégrer, on ne parle plus breton. On cherche surtout le Monsieur bien placé qui trouvera un emploi à Paris à ses enfants. Dans la poste ou le rail. Les beaux habits sont rangés pour longtemps.

 

 

 

À partir de 1970 : une re-naissance

Mai 68 fait bouger les esprits. Les écoles diwan voient le jour. On recommence à parler la langue d’ici, avec fierté. Les bretons prennent conscience de la valeur de leur patrimoine, y compris vestimentaire. Les groupes s’organisent. Même hors de Bretagne. Cercles celtiques de danse, bagads aux originaux binious et bombardes. Nolwenn en fait partie. Les pardons spectaculaires se multiplient. Les fest noz animent le moindre bourg. Ces événements deviennent témoignages et transferts de la culture brezhoneg. Les jeunes, de plus en plus nombreux, y participent et pérennisent l’identité régionale.

Le musée du costume Méheut de Lamballe est passionnant. Celui du château de Pont-L’Abbé a créé des ateliers de dentelle et de broderie ouverts à tous. Celui de Quimper, dans le cadre du splendide Musée breton, présente même des créations. En particulier, celles de Pascal Jaouen, réalisateur des costumes de scène de Nolwenn Leroy. Aujourd’hui le voyageur occasionnel parle de folklore. N’est folklore que ce que l’on ne comprend pas, dit-on. Le breton, lui, vous parle de patrimoine, de tradition, de culture, d’avenir. Il vous explique, dès lors que vous vous intéressez à autre chose qu’aux galettes, cidres et autres kig ar farz, comment son costume a été élaboré, d’où il vient et ce qu’il exprime. Les plus beaux sont en Basse-Bretagne, surtout en pays bigouden. Mais que l’on soit en Léon, en Trégor, en Pays Vannetais, en Cornouaille ou ailleurs en Bretagne, quel plaisir de comprendre ces gens et de partager les souvenirs de ce peuple fier qui a tant souffert, qui fut si pauvre et qui s’est tant battu.

Admirables costumes. Admirable Bretagne.

 

Alain Baudru