Mahubay sa Filipinas

Un jour, ils ont décidé de partir comme volontaires de solidarité internationale aux Philippines pour être utiles et donner un sens à leur vie.

 

Christine avait fait des études de droit international, Élodie et Élise une école de commerce, Estelle des études de Sciences Po, Benoit était ingénieur en électronique : tous promus à des carrières classiques. Certains avaient déjà un emploi mais tous ressentaient profondément le besoin de partir vivre ailleurs, loin d’un environnement conformiste et pesant, de travailler proche des populations démunies. Alors ils l’ont fait, quitte à prendre le risque d’un retour difficile. C’était dans les années 2000, ils avaient 25 ans en moyenne.

 

La vie est ailleurs

— Benoit : Après mes études d’ingénieur, j’ai voyagé sac à dos dans toute l’Asie et j’ai rejoint mon frère qui faisait un chantier de jeunes aux Philippines auprès des enfants des rues à Virlanie*. C’est le déclic. Après quelques hésitations, j’y reviens comme volontaire pour monter un programme d’initiation en informatique et de soutien scolaire pour deux ans.

— Élise : J’étais chef de produit à Intermarché, un travail intéressant mais qui ne me correspondait pas. Je savais qu’un jour j’irai faire une mission humanitaire dans un pays en développement. Pas si simple car j’avais un profil atypique pour les ONG, pas de spécialité particulière. Tenace, j’ai cherché et ASMAE** m’a contactée pour me confier une mission : créer un programme d’insertion sociale et professionnelle pour les jeunes de plus de 15 ans de Virlanie. Il fallait les préparer à l’autonomie, la vie d’adulte et former les travailleurs sociaux philippins. J’accepte, serai-je à la hauteur ?

— Élodie : Pendant ma dernière année d’école, j’ai monté un projet avec deux amies, trouvé des sponsors pour voyager un an en Asie et faire des reportages pour divers médias. Nous avons vécu dans des pays pauvres avec les populations locales. Cette expérience m’a permis de poser les fondations de mes valeurs pour mener ma vie. En revenant, au bout d’un an dans la communication, j’ai décidé de partir dans l’humanitaire sans en parler à mes parents car ils étaient contre. Je connaissais Sœur Emmanuelle et ASMAE, l’association me propose un poste de coordinatrice des programmes d’aide aux Philippines, je pars.

— Christine : Travailler dans une ONG qui envoie des volontaires partout dans le monde, c’était bien mais je voulais aller moi-même sur le terrain. ASMAE me propose de prendre la succession d’Élodie. J’y vais sans hésitation.

— Estelle : Après mes études, j’ai enchainé des petits boulots et des stages à l’étranger. Ce n’était pas assez, je voulais partir et travailler dans le social (à 14 ans, j’étais déjà bénévole aux Restos du cœur) Trouver un sens à mes actions, c’est ce qui me fait bouger plus que le goût de l’exotisme ou de l’aventure en soi. ASMAE, première à répondre à ma candidature. Je pars aux Philippines, pays inconnu, pour accompagner le développement d’un réseau de professionnels (avocats, médecins, psychologues, travailleurs sociaux, policiers…) travaillant avec les enfants abusés sexuellement, réalité malheureusement très présente dans ce pays.

 

Un autre monde

 « Presque tous sont accueillis dès l’aéroport par un formidable couple de Philippins Lei et Butch » raconte Estelle, « des hôtes attentifs devenus des amis, superbe maison de bois entourée d’un jardin tropical… une transition en douceur avant une réalité souvent moins raffinée. »

Les jeunes Français découvrent un autre monde, les premiers contacts sont assez faciles : les Philippins parlent anglais, sont joyeux, chaleureux, ont de l’humour mais l’immersion dans la communauté est parfois difficile.

— Élise : J’ai vécu pendant deux mois dans les maisons d’adolescents avec lesquels je devais travailler : ils vivent comme dans une famille avec des parents de substitution. Difficile au début : maison vétuste, pas toujours propre, avec des cafards, douche froide, des poulets dans la cour et des enfants qui parlent tagalog.

Estelle : je vivais au nord de Manille : tous les matins, 30 minutes de jeepney dans la pollution, puis une sorte d’autoroute à traverser en courant comme un lapin, 10 minutes de tuktuk pour arriver dans des bureaux assez glauques… franchement pas très sympa. J‘habitais dans un immeuble neuf mais dans un quartier très populaire au milieu d’une sorte de cour des miracles où vivaient des familles, beaucoup d’enfants, des rats aussi, sans doute pas les plus pauvres de Manille, j’en garde l’impression que la pauvreté, quand elle n’est pas misère à mettre en péril la vie et qu’elle est vécue solidairement, n’est pas le pire.

— Élise : Manille est une ville qui grouille où la puanteur et la moiteur sont permanentes.

— Estelle : Globalement la société philippine ne correspond pas à ce que je suis : amatrice d’histoire, de vie politique, laïque bien affirmée, alors que les Philippins ont peu d’ancrage historique, peu de conscience collective. La population est catholique, conservatrice et américanisée, amatrice de films d’actions, de karaoké et de musique sirupeuse. Beaucoup d’inégalités mais aussi des contradictions : les Philippins sont très attachés à leur famille mais c’est le pays le plus grand pourvoyeur d’expatriés (matelots, bonnes, nurses) les mères sont prêtes à laisser leurs enfants pendant des années pour gagner un peu plus d’argent.

— Christine : c’est un pays dangereux pendant la saison des pluies et des typhons, les routes sont glissantes, on marche dans les rues boueuses jusqu’aux cuisses. J’ai accepté une fois une invitation à dormir dans une famille qui vivait dans un bidonville, à côté d’une montagne de déchets, pour mieux réaliser la grande pauvreté ; une famille dans la rue, la mère enceinte de son huitième enfant, vivait sur des cartons et que faisaient les ONG locales, rien ! Les catholiques sont contre l’avortement.

— Élodie : Avec le temps, la pauvreté est de plus en plus dure à supporter mais la promiscuité des vies en bidonville me semble souvent plus justifiée pour l’équilibre humain que l’individualisme croissant des pays riches.

 

Former les équipes locales

Tout en créant des programmes ou en les soutenant, les volontaires avaient pour mission de former les professionnels philippins pour pérenniser les projets

— Élodie : J’ai voyagé dans les montagnes, les îles, visité des tribus pour évaluer et sélectionner des projets locaux. J’ai rencontré des tonnes de gens formidables, des personnes confrontées à des situations de vie très difficiles qui m’ont encore confortée dans le fait que j’étais chanceuse d’être française. Les Philippins sont très accueillants et gentils et relativisent toujours pour supporter les difficultés. La religion les aide.

— Benoit : Ils disent rarement non, il faut interpréter les différents oui pour vraiment les comprendre.

— Christine : Ils n’osent pas dire ce qu’ils pensent. Et sont fatalistes.

— Elise : Ils ne se posent pas trop de questions. Très respectueux d’une certaine hiérarchie sociale, ils ont tendance à s’effacer devant ceux qui ont de l’argent, les occidentaux, n’ont pas beaucoup d’estime pour leur pays. Mais ils ont pérennisé le programme pour les ados : apprentissage, orientation, job d’été, camp d’été… C’est formidable.

— Estelle : L’idée de former des professionnels pour les faire travailler ensemble sur le suivi des enfants abusés sexuellement était très pertinente mais très ambitieuse. J’ai croisé des personnes de grande qualité mais je ne suis pas sûre que mon action ait changé quelque chose pour les enfants.

 

Retour en France

— Estelle : Assez douloureux, sans un sou, je suis repartie en Iran puis au Burundi avec Action contre la faim.

— Christine : J’étais optimiste, j’ai travaillé rapidement dans le secteur social comme éducatrice pour les ados qui « zonent » dans la rue.

— Élise : Humainement très dur, j’ai souffert de solitude après avoir connu la vie communautaire à Virlanie. Mais cette mission a été un tremplin pour construire ma nouvelle vie professionnelle, j’ai successivement contribué au développement du service civique puis à l’accompagnement d’entreprises sociales et solidaires.

— Benoit : j’ai travaillé à la Croix-Rouge et suivi le même parcours qu’Élise.

— Élodie : Je suis restée 6 ans aux Philippines, pour moi c’était le début de ma vie, je suis rentrée avec Ding mon mari, nous avons deux garçons et je manage des équipes dans le social.

Ces jeunes travaillent tous aujourd’hui dans des secteurs qui agissent dans l’intérêt général. Ils ont vécu une belle aventure humaine, déterminante pour leur vie et qui a donné naissance à [AD1] . [AD2] 

Marie Depecker                                                                                                                                                                        

 


 [AD1]J’ajouterais que nous sommes tous aujourd’hui des professionnels dans un secteur qui agit pour l’intérêt général

 [AD2]