Derrière le rideau de fer

 

« L’aventure c’est l’aventure » telle est la devise de Pierrette, grande voyageuse devant l’Éternel.

 

Lorsqu’en 1984 un circuit lui est  proposé par Nouvelles Frontières, en Roumanie, Bulgarie et Ukraine, hors de ses préférences méditerranéennes de l’époque, elle se dit « pourquoi pas » ?

Comme d’habitude, elle prépare avec soin son voyage, passeport et trois visas, accordés au bout de trois semaines, limités pour une dizaine de jours, vol charter Paris Bucarest, avec un retour obligatoire depuis Varna en Bulgarie sur la Mer Noire. C’est donc sans appréhension qu’elle aborde ce périple vers ces terres du bloc communiste.

 

Une voyageuse solitaire

 

Depuis toujours, les voyages rythment sa vie. Chaque année, c’est une nouvelle évasion et l’oxygène dont elle a besoin pour rompre la routine de sa vie professionnelle sédentaire dans l’assurance. Même si son emploi correspond à son dynamisme : elle gère la logistique des déplacements des employés, des réunions et des manifestations dans l’entreprise. Pour son premier voyage, Pierrette a participé à un circuit avec un groupe de touristes. Le concept lui a fortement déplu. Trop indépendante, pas assez libre de son emploi du temps et des visites et surtout le fait de ne pas pouvoir se mêler à la population la décide d’entreprendre les suivants en solitaire. Cela ne l’empêche pas, au gré de ses rencontres, de faire quelques étapes avec des francophones européennes ou québécoises dont certaines sont devenues ses amies depuis presque 30 ans. Comme elle est aussi très sociable, patiente, débrouillarde avec un humour à toute épreuve, elle n’a jamais rencontré de problèmes avec les autorités ou les populations locales. Dans tous les pays méditerranéens et même bien plus tard au Sri Lanka, au Vietnam, en Inde, elle s’adapte et jamais aucune police ne l’a interrogée. Il faut dire qu’elle se fond totalement dans la foule, méditerranéenne d’apparence, vieux jean et tennis, sac à dos, le guide du routard en poche toujours si utile. Comme elle dit, « Turque en Turquie », « Marocaine au Maroc » « Tunisienne en Tunisie » « Grecque en Grèce » où des Allemands lui demandent leur chemin, en Égypte de même. Au Maroc, un habitant l’interroge sur sa nationalité « française ? » oui dit-il « mais de quelle origine marocaine, algérienne ? » « Non, du Bassin d’Arcachon ! »

En Roumanie

Ce qui semblait si simple se révèle bien compliqué. Pierrette n’avait pas anticipé les problèmes à venir. L’hôtel est réservé en France obligatoirement pour deux nuits à Bucarest. L’accueil est sympathique, l’hôtesse parle français et même lui propose d’aller voir un spectacle folklorique russe à l’opéra. « Bon début de séjour, tout va bien » 

» Elle se rassure, sauf qu’on lui impose de se joindre à un groupe de touristes français avec un chauffeur attitré et un accompagnateur zélé. Impossible d’y aller seule. À la fin de la soirée, un des touristes a la mauvaise idée de sortir seul du spectacle pour photographier la ville, branle-bas de combat déclenché par l’accompagnateur. Le couvre-feu règne et personne n’est autorisé à se promener. Après l’avoir retrouvé, « on a droit à une petite mise au point en bonne et due forme ». Le passeport est gardé par l’hôtel durant ces deux jours et n’est restitué qu’après avoir indiqué l’hôtel réservé pour la prochaine destination, Constantza sur la Mer Noire. Ce scénario se reproduira pour chaque déplacement, dans chaque ville visitée. La population est accueillante, Pierrette comme d’habitude se fait discrète, visite des magasins d’État dans des grands entrepôts avec des marchandises dans des cartons posés les uns sur les autres. Dans les librairies, elle constate que certains auteurs français sont acceptés par le Régime comme Alexandre Dumas, Proust mais pas Voltaire ou Victor Hugo et surtout aucune littérature contemporaine ou anglaise. Les soirées sont limitées toujours par le couvre-feu. Lors d’un repas au restaurant, le patron ferme la porte pour pouvoir discuter librement de la vie en France avec elle et certains clients qui sont restés. Autre constatation, les militaires sont omniprésents dans les rues. Un soir, à Brasov, au centre du pays, elle est invitée dans une discothèque. Elle a la surprise de voir arriver à 23 h 45 – couvre-feu oblige – des militaires et sort entre deux rangées d’entre eux pour arriver à minuit, dernier délai à son hôtel. Après la Moldavie, retour sur la Mer Noire et direction la Bulgarie.

 

En Bulgarie

Le passage se fait en bus sur le Pont de l’Amitié. Au milieu du pont, tous les passagers doivent descendre et donner passeport, visas, motifs du séjour et laisser fouiller leurs bagages. Puis le bus est désinfecté à l’intérieur et à l’extérieur. Direction Varna « et pour moi le début de sérieux ennuis », « Nouvelles frontières m’avait réservé quatre nuits aux Sables d’Or, petite localité sur la côte ». À l’arrivée, à 11 h du matin, impossible d’avoir un numéro de chambre. Pour le déjeuner, obligation d’aller au restaurant dépendant de l’hôtel. Dans celui-ci « on me demande mon numéro de chambre que je n’ai pas », « on me répond, impossible de vous servir ». Le cauchemar continue, retour à l’hôtel « indiquez n’importe quel numéro », retour au restaurant « c’est trop tard, on ne sert plus ». Retour à l’hôtel où la réceptionniste a pitié d’elle et lui donne un léger repas. Elle a la surprise de rencontrer une guide touristique roumaine, Janina, avec qui elle avait sympathisé en Roumanie. Celle-ci vient chercher des clients français, elle est fatiguée mais n’a pas le droit en tant que roumaine de prendre une chambre d’hôtel pour se reposer. Pierrette lui permet de dormir dans  sa chambre quelques heures au mépris du règlement et de la surveillance qu’elle perçoit. L’après-midi, décidée à aller à la plage, elle ne peut y accéder, « encore un problème », elle n’a pas de badge qui aurait dû lui être remis par l’hôtel. Surprise, elle constate que celle-ci est divisée en trois secteurs bien distincts pour les Russes, les Allemands de l’Est et les touristes étrangers. « Au retour à l’hôtel, un homme  m’attend », les questions et les accusations fusent : « Vous n’êtes pas française, votre passeport est faux, pourquoi êtes-vous seule ? » « Vous êtes arrivée par le pont de l’Amitié, vous êtes roumaine et on vous surveille ». Donc « je suis suspecte ». Paradoxalement alors qu’il vient de lui dire qu’elle n’était pas française, il continue en qualifiant les Français en général et elle en particulier de « révolutionnaires ». Elle parlemente, essaie de lui faire entendre raison, explique, pas possible de le faire changer d’avis, il lui intime l’ordre de ne pas quitter l’hôtel et les Sables d’Or, et encore moins de partir en Ukraine ! Que faire ? Pas de spectacle pour elle le soir, interdit. Seule une balade improvisée sur la côte, en bravant les autorités, avec un groupe de Français rencontrés à l’hôtel voisin, lui permet de résister à tant d’absurdités. Après cette journée éprouvante, elle essaie de garder pragmatisme, lucidité et un minimum d’humour tout en s’adaptant aux circonstances, elle cherche une solution. Elle apprend par la réceptionniste de l’hôtel que des mini croisières sont proposées par la localité entre Varna et Istanbul. Ce sont des paquebots russes qui font la navette. Elle embarque avec son passeport français qui ne pose aucun problème aux autorités russes, bizarre « je redeviens française » sans problème pour Istanbul. Belle alternative, escapade non prévue au programme, deux nuits sur le paquebot pour un aller-retour, (passeport gardé), avec le premier jour un lever de soleil magnifique sur le Bosphore avant une journée de shopping intensive pour la réceptionniste de l’hôtel en mal de vêtements et de visites d’une ville qu’elle connaît et aime profondément. Le lendemain, le retour et l’embarquement sur le vol Varna Paris clôturera ce séjour chaotique avec malgré tout un bon souvenir de la Roumanie et de l’accueil chaleureux des Roumains.

Pierrette n’est jamais repartie en Europe de l’Est, les mésaventures passées ont laissé des traces.

 

 

Martine Lapeyrolerie

Monastère de Véronet en Moldavie (photo de Pierrette)